Le projet FloRHiGe : la rose au cœur de l’histoire et de la génétique

Fabrice Foucher

La rose est cultivée depuis des millénaires en Europe et en Asie. Des représentations de roses sauvages ont été retrouvées sur des poteries datant de plus de 5 000 ans en Chine. En Europe, avant le XVIIIe siècle, la rose ne faisait pas partie des plantes ornementales les plus recherchées, comme la renoncule, le lis ou le narcisse.

Aux XVIIIe et surtout au XIXe siècle, nous observons une explosion du nombre de roses créées avec un engoue­ment important pour le rosier. On parlera même de « rosomania ». En quelques décennies, la rose va devenir la reine des plantes ornementales. De quelques dizaines de varié­tés décrites au début du siècle, il y a en plus de 5 600 décrites en 1900. Quels sont les facteurs qui expliquent le succès des roses ? Cette question représente l’un des enjeux du projet FloRHiGe (2013-2016)*. Par une approche interdisciplinaire, histoire et génétique, nous avons cherché à comprendre la construction historique de la diversité des rosiers cultivés. Une des hypothèses de travail est que cette diversité est le résultat de facteurs biologiques (dépendant de la plante) et de facteurs humains (sélectionneurs, productions…).

*Financé par la région Pays de la Loire, il regroupe des généti­ciens de l’Institut de Recherche en Horticulture et Semence (Inra, Agrocampus-Ouest, Université d’Angers) et des historiens du Centre de Recherche Historique de l’Ouest (Université d’Angers, CNRS).

Des données confrontées

Au centre du projet FloRHiGe se trouve la variété de rosier, objet commun entre les généticiens et les historiens. Pour les historiens, les données ont été collectées dans les nom­breuses sources historiques de cette époque (monographies botaniques ou horticoles, écrits d’horticulteurs, catalogues de rosiéristes, traités de jardinage, revues des sociétés d’horti­culture). Pour les généticiens, les données génétiques (à partir de l’analyse de l’ADN) et phénotypiques (notation en roseraie) ont été collectées à partir des rosiers toujours disponibles (par multiplication végétative depuis plus d’un siècle) dans les rose­raies partenaires : roseraie du Val-de-Marne (L’Haÿ-les-Roses), roseraie Loubert (Les-Rosiers-sur-Loire) et roseraie de la Beaujoire (Nantes). Grâce à la création d’une base de données commune, les données historiques et génétiques ont pu être confrontées.

L’importance des collections

L’étude du contexte historique et scientifique permet de comprendre les facteurs humains influençant la sélection des rosiers. Le XIXe siècle voit l’émergence de l’horticulture commerciale avec l’objectif d’utiliser les dernières connais­sances scientifiques pour améliorer la sélection, la production (nouvelles techniques de greffage), la culture et la commer­cialisation. Il y a, à cette époque, une proximité et une grande porosité entre les milieux scientifiques et horticoles. Le développement de la culture de la rose va s’inscrire dans cette dynamique.

À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la diversité des rosiers commence à être mieux connue et décrite. Cette diversité est regroupée dans des collections comme celle de l’impératrice Joséphine à la Malmaison.

Le rosier ‘Blush Noisette’ décrit dans une source historique (Les Roses, Pierre-Joseph Redouté, 1835) et présent actuellement dans la roseraie ‘Loubert’ aux Rosiers-sur-Loire. On peut noter l’ambiguïté concernant cet hybride noisette auquel un nom de type espèce avait été donné (Rosa noisettiana), illustrant ainsi la problématique liée aux hybrides et à leur classification – © A. Grapin

Cette période voit aussi l’introduction de nouvelles variétés de rosiers en prove­nance d’Asie et d’Amérique à partir de réseaux internationaux d’échange. Ces variétés vont apporter de la nouveauté en termes de floraison (remontée), de parfum ou de coloris. On note ici l’importance des collections sous forme de roseraie dans le processus de collecte, d’étude et de sauvegarde de la diversité des rosiers cultivés.

Explosion de la diversité

Nous avons étudié l’évolution des collections de rosiers depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Au cours du XIXe siècle, les sélectionneurs vont chercher à enrichir la diversité en exploi­tant les variations obtenues soit par semis, soit par multi­plication. Les croisements entre rosiers anciens européens (Galliques, Centfeuilles…) et les rosiers asiatiques vont mener à une explosion de cette diversité et à un questionnement sur la notion d’hybride, à la croisée de la systématique (comment classer ces nouveaux hybrides, nouvelles espèces, variétés ?) et de la génétique encore balbutiante (transmission des carac­tères, fécondation contrôlée).

D’un fonds génétique européen à un fonds génétique asiatique

Nous avons analysé et comparé les classifications des rosiers cultivés et sauvages, pour clarifier le sens des notions d’espèce, variété, groupe, hybride, pour éclairer la manière dont horticul­teurs et botanistes conçoivent la diversité des rosiers au cours du XIXe siècle.

L’analyse des rosiers encore disponibles dans les roseraies nous permet d’avoir une vision de l’évolution de cette diversité au cours du XIXe.siècle. Toutefois, nous regardons uniquement un échantillon conservé des rosiers créés au XIXe. Sur plus de 5 800 rosiers décrits dans les sources historiques, seulement 775 variétés du XIXe sont encore présentes dans notre échan­tillon. Au niveau phénotypique (analyse sur 314 rosiers), nous observons une sélection de rosiers de plus en plus remontants avec une floraison de plus en plus précoce, démontrant la volonté d’étendre la phase de floraison (au printemps et plus tardivement dans la saison). Nous observons également une sélection importante de rosiers moussus au milieu du siècle, montrant l’engouement pour ce type de rosiers, qui sera rem­placé par les rosiers hybrides modernes. Au niveau génétique (analyse de 775 rosiers), ces croisements vont avoir un effet important sur la structuration génétique des rosiers au cours du XIXe siècle. À l’aide de marqueurs moléculaires, nous avons montré qu’au XVIIIe siècle, les rosiers anciens chinois et euro­péens étaient distincts génétiquement. Au cours du XIXe siècle, on observe un basculement progressif du fond génétique au sein des rosiers obtenus pendant cette période. On passe d’un fonds génétique européen à un fond génétique asiatique. Les rosiers obtenus à la fin du XIXe siècle sont très proches généti­quement des rosiers asiatiques anciens. Ces résultats confir­ment le rôle important joué par les introductions chinoises dans le processus de sélection au cours du XIXe siècle. La sélection de nouveaux caractères apportés par les rosiers chinois (coloris, parfum, remontée de floraison) expliquerait ce basculement.

L’allèle de la remontée de floraison

Nous avons regardé plus en détail la sélection d’un gène-clé impliqué dans le contrôle de la remontée de floraison. L’allèle responsable de la remontée (mutation d’un répresseur floral) est présent chez les rosiers anciens asiatiques et absent des rosiers anciens européens qui présentent un allèle fonctionnel du répresseur.

Le rosier “Madame Caroline Testout”, de Pernet-Ducher (1890). Jacques Mouchotte (ancien directeur de la recherche aux Ets Meilland) signale qu’on en connait plus de 6 000 descendants – © Les Roses Anciennes André EVE

Progressivement, l’allèle muté est sélectionné aux dépens de l’allèle fonctionnel. Sur un gène donné, ces résul­tats confirment l’importance des rosiers chinois et montrent la sélection d’un allèle important lié à un caractère essentiel, la remontée de floraison.

Patrimonialisation et marchandisation

Le projet FloRHiGe a donc permis de réaliser une étude ori­ginale sur la sélection du rosier au cours du XIXe siècle.

L’une des réussites de ce projet est d’avoir établi une méthodologie commune entre historiens et généticiens. Des méthodes et res­sources (telles que la base de données conjointe, un protocole de cryoconservation) ont ainsi été développées. Cette approche interdisciplinaire est aujourd’hui poursuivie pour étudier la sélection des rosiers au XXe siècle en se focalisant sur la tension entre patrimonialisation et marchandisation dans le cadre d’un projet financé par l’Agence National de la Recherche et regroupant historiens, généticiens, sociologues, géographes et économistes (projet RosesMonde).