Multiplication des rosiers : le rosier de bouture possède ses secrets

Il n’y a rien de révolutionnaire dans la production de rosiers sur ses propres racines. Si le greffage a été mis au point pour produire des rosiers plus vigoureux, aux fleurs plus colorées, le rosier de bouture s’est imposé d’abord dans certains pays pour produire des potées fleuries. Aujourd’hui, après trente ans de recherches, des cultivars nouveaux sont devenus des stars et les différentes techniques de mise en production, comme la longévité de plantations anciennes, sont bien la preuve que le concept « non greffé » n’est pas une utopie. Il semble bien que l’avenir se dessine dans cette méthode de multiplication.

La production de petits rosiers en godets, multipliés par bouturage, est plus rapide et moins onéreuse. Elle a conquis l’Europe, à partir du Danemark et des Pays-Bas, très adeptes de cette technique © Meilland

Le greffage était autrefois principalement réservé aux rosiers primés dans les concours de roses, ceux-ci générant les prix les plus hauts sur le marché. Les semis et les boutures étaient vendus à un prix plus bas. Durant le XIXe siècle, la nouveauté primordiale pour les roses était la couleur. Les semis issus du travail de Pernet-Ducher manquaient de vigueur sur leurs propres racines, mais grâce au greffage, ils obtenaient plus de vigueur et toute la beauté des couleurs jaunes et vermillon, qui tranchaient en face du blanc, du rose et du rouge foncé pourpre. Des rosiers qui ont enflammé les acheteurs de cette Belle Époque.

Le greffage devenu prépondérant en Europe

Le greffage a donc par la suite pris toute la place dans la production en Europe. Le bouturage s’est cantonné à la mise en place de porte-greffes à partir de boutures en bois dur dans les régions chaudes, avec le choix local du genre Rosa de la région, par exemple le multiflora au Japon et en Afrique du Sud, le ‘Docteur Huey’ (un hybride de multiflora à fleurs rouges) et le ‘Manetti’ aux États-Unis, l’indica ‘Major’ autour de la Méditerranée. Avec la caractéristique, pour tous ces pays, d’avoir un long été.

Les États-Unis restaient le bastion des produits commerciaux finis issus de boutures grâce aux rosiers miniatures qui, très tôt, ont été très appréciés de l’autre côté de l’Atlantique.

La capacité du rosier de devenir une potée fleurie a pris naissance en Europe, au Danemark, pays roi de la production des plantes en pots fleuries, kalanchoes, violettes africaines… Un rosier d’origine française, var. Meido Scarlet Gem, devenu extrêmement populaire aux États-Unis, presque ignoré en Europe, est revenu sur notre continent dans une entreprise danoise qui, en appliquant des techniques bien maîtrisées par elle pour d’autres taxons, a mis au point la culture en cycle court du rosier miniature en pot. Ainsi, il lui faut deux cycles de six semaines sous abri chauffé et éclairé pour obtenir un produit bien moins cher, douze mois sur douze, au lieu de vingt-quatre mois pour les concurrents du moment, soit la famille des anciennes « Koster », ‘Fête des Mères’ ou ‘Margo Koster’ qui, elles, continuaient à être produites à partir de greffes ensuite rempotées.

Un champ de boutures de rosiers © Meilland

Les petits rosiers en pot à la conquête de l’Europe

En quelques années, ces « rosiers à jeter », en petits pots de dix centimètres ou moins, ont conquis l’ensemble de l’Europe, via les grandes surfaces alimentaires à partir du Danemark, de la Hollande et, dans une moindre mesure, de l’Allemagne.

À la fin des années 1970, la pression de l’évolution des réglementations phytosanitaires pour le traitement des massifs de rosiers dans l’espace public a fait germer l’idée d’une nouvelle catégorie de rosiers à créer, avec les critères suivants : très faible entretien, zéro phyto, taille mécanisée et, pour régler le problème des drageons, le choix de la mise en culture de rosiers non greffés dans tous les stades intermédiaires du schéma d’obtention.

La multiplication par boutures est bien adaptée à certaines variétés, pas à toutes... © Meilland

Les différents stades de la sélection

L’objectif « zéro phyto » est le critère majeur. Il est réalisé sur les pieds-mères de semis initiaux pendant trois ans. Le stade de sélection n° 2 est « non greffé », avec des boutures en bois tendre transplantées en terrain calcaire. Grâce à cela, les décisions pour le stade n° 3 pouvaient se prendre localement dès le printemps suivant. Étaient alors choisis les élus du stade n° 4 et permise la production de nouvelles boutures destinées à être envoyées, en fin d’été, dans différentes zones climatiques et pédologiques du monde pour le stade n° 5. Après trois ans d’observations sup­plémentaires avec les équipes locales, l’équipe de sélection pouvait enfin convoquer les commerciaux pour décider des besoins du marché. Soit au bout de huit années (3+1+1+3). Cette expérience très basique de comparer greffé et non-greffé avait démontré de manière criante le bien-fondé de l’idée « propres racines » avec un schéma de sélection qui excluait tout greffage. La confirmation était faite que les cultivars qui ne montraient pas de signe de carence ferrique dans des terres alcalines se comportaient encore mieux dans des terres plus neutres ou plus acides.

Les rosiers non greffés nécessitent une sélection spécifique © Meilland

Une technique déclinée dans de nombreux pays

Des producteurs se sont spécialisés dans ces techniques de non-greffés : à partir de boutures en bois dur pour les Espagnols, à partir de « plug », jeunes boutures racinées sous « mist » ou « fog » et transplantées en fin d’été en pleine terre pour les Californiens et, pour les Italiens, une production directement en pot sur le modèle des rosiers miniatures. En France, les producteurs se sont montrés très rétifs à ce modèle de production et sont, jusque très récemment, restés fidèles au greffage.

Les non-greffés se sont développés depuis le début des années 1980 autour du concept des rosiers dits « de paysage » (Meillandécor ou Meidiland) et certaines plantations, dans la ville de Genève par exemple, réalisées à cette époque, étaient récemment toujours en place et remplissaient parfaitement leur rôle de fleurissement de l’espace public.

Il est bien sûr tout à fait possible d’appliquer ce schéma de sélection à toutes les catégories de rosiers, soit aux hybrides de thé, aux roses parfumées, aux polyanthas, aux grimpants… En Europe, les deux pays leaders qui produisent commercialement des rosiers classiques en non greffés sont l’Italie et l’Espagne. Les pays du nord de l’Europe, en revanche, ont du mal à produire des rosiers non greffés, car leur période estivale est trop courte.

Petite bouture de rosier après cinq mois de plantation © Meilland
Rempotage de boutures de rosiers en potées © Meilland

Une sélection spécifique pour cette multiplication

Le rosier non greffé nécessite une sélection spécifique, qui engage l’obtenteur et lui impose d’inventer de nouveaux schémas de sélection en respectant plusieurs grands principes. Le plus important est la capacité du système racinaire du nouveau cultivar à supporter les terrains alcalins qui dominent très largement sur le territoire français. Pour les « rempoteurs » – les “canners” en anglais, « horticos » en France –, les seuls qui voient encore les racines nues des rosiers, leur forme divisée en chevelu ou en griffe est importante. Ensuite, il faut également s’assurer que la durée de vie du cultivar est équivalente à celle connue des rosiers greffés. Bien sûr, les critères de base de résistance aux maladies, refloraison rapide, parfum, vigueur… restent également essentiels.

Les rosiers paysagers Drift de Meilland sont très bien adaptés à une multiplication par boutures © Meilland

Les déboires d’un géant américain

Il est clair que, dans un futur proche, le greffage va disparaître au profit de la production de boutures, mais la bouture n’est pas une panacée. Voici à ce sujet un excellent exemple à ne pas suivre : aux États-Unis, le géant de la profession, Jackson & Perkins, qui produisait vingt millions de rosiers par an au début des années 1980, a pris une décision très néfaste. À la fin des années 1980, après un changement de propriétaire, la société décide, pour des raisons économiques, de changer sa production en éliminant le greffage, jugé trop cher en main-d’œuvre. Le nouveau propriétaire, ayant un savoir-faire dans le domaine du bouturage in vitro, choisit de produire tous les rosiers de plein champ du catalogue à partir de cette technique. Mais (les professionnels le savent bien), la plupart des variétés qui ont été sélectionnées en étant cultivées sur porte-greffe étape par étape ne sont pas adaptées à la culture sur boutures.

Le résultat ne s’est pas fait attendre et, en trois ans, la société s’est retrouvée en redressement judiciaire, a été revendue… et est revenue à la culture sur rosier greffé. Malheureusement, elle ne se remettra sans doute jamais de cet événement : elle est aujourd’hui un acteur mineur de l’industrie de la rose aux États-Unis et ses immenses champs de rosiers ont laissé la place à des vergers d’amandiers !