Bioagresseurs invasifs : contrôle et gestion
L’introduction d’espèces allochtones peut se faire naturellement (capacité intrinsèque de dissémination…), mais plus sûrement par l’homme lui-même, du fait de ses migrations qui ont commencé il y a environ douze mille ans. Ainsi l’agriculture s’est-elle étendue de petites régions d’origine à de vastes zones, voire à des continents entiers, en l’espace de quelques milliers d’années. Aujourd’hui, près de 80 % de nos aliments d’origine végétale ne sont pas originaires de France métropolitaine.

Les introductions d’espèces allochtones concernent tous les organismes vivants, du mammifère à la plante en passant par les arthropodes, les champignons ou encore les virus. Le phénomène s’aggrave avec l’accélération et la mondialisation des échanges et des voyages, non sans conséquences passées et présentes sur la santé humaine, l’agriculture ou la biodiversité. L’introduction du mildiou avec des plants américains de pomme de terre (Phytophthora infestans) a engendré la grande famine irlandaise de 1845. Citons aussi le phylloxera sur les vignes (fin du XIXe siècle) obligeant un changement radical de la culture en ayant recours au greffage. Le doryphore (Leptinotarsa decemlineata), découvert en 1922 dans le Bordelais, dont la progression ne peut être enrayée, s’étend jusqu’en 1940 sur l’ensemble du territoire français. L’établissement et la propagation d’une espèce « alien » nécessitent la conjonction de plusieurs facteurs : des conditions climatiques favorables – le changement climatique actuel augmente d’ailleurs les risques –, des plantes hôtes suffisamment abondantes et l’absence de facteurs limitants, ennemis naturels ou forte compétition avec d’autres espèces déjà présentes.
Les pouvoirs publics, prenant conscience des risques liés à ces introductions, ont instauré des dispositifs à plusieurs niveaux : mondial, européen, local (voir encadré) tant le problème est important. La surveillance des denrées importées dans l’Union européenne montre qu’en moyenne cent vingt organismes non désirables sont interceptés mensuellement. Néanmoins, malgré les précautions prises, le risque zéro n’existe pas. La dynamique globale affiche un caractère exponentiel. En France, depuis les années 1980, chaque département compte en moyenne quatorze nouvelles espèces tous les dix ans.
La liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne en 2023 comprend 88 espèces (41 végétales et 47 animales). Celle concernant le territoire métropolitain, outre les espèces préoccupantes pour l’UE, comprend des espèces spécifiques.
Il n’est pas question ni possible de présenter tous les organismes qui sont à nos portes ou ayant déjà effectué une incursion sur le territoire. Nous allons donc nous concentrer sur trois bioagresseurs potentiellement fort dangereux et que l’on peut considérer comme emblématiques.
Le scarabée japonais, Popillia japonica : ennemi public n° 1
Popillia japonica, le scarabée japonais (8 à 12 mm) a été détecté la première fois en Italie en 2014 puis a progressé vers le nord, en particulier en Suisse. En 2023, il a été piégé près de Zurich. Sa population est considérée comme établie dans les zones ayant fait l’objet des premières captures. En Lombardie, la dispersion naturelle (hors déplacement passif par des moyens de transport) de la population a une valeur moyenne de 8,2 km par an. P. japonica a plus de 400 hôtes différents, ce qui implique une grande variété de plantes dont il se nourrit . Cela va de la vigne aux petits fruits, rosiers, fruits à noyaux mais aussi les tilleuls ou les bouleaux. Sa larve mange principalement les racines du gazon, en provoquant la mort. L’adulte, grégaire, provoque des défoliations importantes (aspect dentelle des feuilles), mais peut s’alimenter des fleurs et des fruits, les rendant invendables. En cas de très fortes attaques, les dégâts peuvent entraîner la mort et/ou la perte totale de valeur commerciale des plantes attaquées. En France, on lui a attribué le statut réglementaire d’Organisme de quarantaine prioritaire (OQP).
Son cycle de vie se fait le plus souvent en un an (deux ans dans les zones septentrionales de son aire de développement). Les larves hibernent dans le sol dans une cellule de terre, à environ 15-30 cm de profondeur. Au début du printemps lorsque le sol atteint 10 °C, elles se rapprochent de la surface et commencent à se nourrir des racines à cinq centimètres dans le sol. Après une période de sept à dix-sept jours, les larves se nymphosent. Les adultes émergent entre la mi-mai et la mi-juillet et sont actifs jusqu’en septembre. Leur durée de vie est de 30-45 jours. Les femelles peuvent pondre de 40 à 60 œufs dans le sol, notamment dans les prairies humides en été.
P. japonica présente un thorax métallique vert scintillant et des élytres brun cuivré. Il peut être confondu avec plusieurs coléoptères (voir fiche spécifique www.popillia.eu/files/10/FR—French/9/InfoPopilliaJaponicaInvasiveSpeciesFRIPMPopillia.pdf).

La mouche orientale des fruits, Bactrocera dorsalis
La mouche orientale des fruits (ailes entre 6 et 7 mm de longueur), originaire du sud-est asiatique, est régulièrement interceptée à l’import sur des fruits et légumes (plus de 200 fois pour la période 2000-2018) et considérée comme présente à La Réunion (premières captures en 2017). B. dorsalis est l’une des espèces de mouches des fruits les plus polyphages, puisqu’elle compte plus de 500 espèces de plantes hôtes telles que des arbres fruitiers (fruits à noyaux et à pépins, figuier, Citrus spp.…), mais aussi les cucurbitacées et les solanacées ainsi que la vigne. Les dégâts se présentent sous forme de pourriture des fruits et légumes par suite de la présence de larves, secondairement aussi par le développement de moisissures sur les parties atteintes et des chutes de fruits avant maturité. Les symptômes peuvent apparaître tout au long de la chaîne de distribution. Son statut réglementaire en France est OQP. B. dorsalis est multivoltine1, complétant plusieurs générations qui se chevauchent chaque année (±25 jours par cycle), ce qui permet une augmentation très rapide des populations. La femelle, qui peut pondre jusqu’à 700 œufs, perce la peau du fruit mûr grâce à son ovipositeur pour déposer les œufs, ce qui provoque des symptômes d’hypersensibilité (halos). La capacité de dissémination des mâles et femelles B. dorsalis en âge de pondre est estimée à au moins 3 km par jour. Leur durée de vie est de ±140 jours pour les mâles et ±150 jours pour les femelles.
Par sa taille et sa coloration, l’adulte est assez facilement reconnaissable par rapport à d’autres mouches des fruits présentes en France ou en Europe pour une personne avisée.
Le nématode du pin, Bursaphelenchus xylophilus
Le nématode du pin, originaire d’Amérique du Nord, est présent au Portugal depuis 1999 et depuis 2008 en Espagne en foyers limités. B. xylophilus a la particularité d’être à la fois mycophage (préférentiellement) et xylophage. Ce ravageur des conifères se rencontre principalement sur Pinus, mais aussi d’autres conifères comme Abies, Cedrus, Chamaecyparis, Larix, Picea, Pseudotsuga et Thuja… Son statut réglementaire est France est à la fois OQP et Organisme nuisible faisant l’objet de mesures d’urgence de l’Union (ONMU). Les risques sont très forts pour la filière bois.
Les nématodes sont transmis d’une plante-hôte à une autre par un coléoptère du genre Monochamus (plusieurs milliers de nématodes par individu). Le transport de bois infesté et/ou du vecteur contaminé constitue le mode de dissémination du parasite au niveau international.
B. xylophilus peut se reproduire extrêmement rapidement. Chaque femelle peut pondre une cinquantaine d’œufs et le cycle peut ne durer que de quatre à dix jours lorsque les conditions sont favorables. Les symptômes induits sont plus ou moins sévères, mais ces nématodes peuvent entraîner la mort de leur hôte. L’affaiblissement des conifères entraîne également la colonisation par des coléoptères sous-corticaux comme les scolytes. L’apparition des symptômes dépend de divers facteurs environnementaux comme la température, la capacité en eau du sol, la sécheresse. Il a été démontré par exemple que les symptômes de dépérissement n’ont lieu que lorsque la température moyenne estivale dépasse les 20 °C.
Hormis ces trois bioagresseurs susceptibles de provoquer de très importantes pertes, bien d’autres sont déjà à nos portes ou en passe de s’installer en métropole comme la punaise diabolique, Halyomorpha halys, la bactérie Xylella fastidiosa (sur vigne et olivier, bien installée en Corse) ou encore le capricorne asiatique, Anoplophora glabripennis, le champignon Geosmithia morbida, responsable de la maladie des mille chancres du noyer, et son agent vecteur le scolyte Pityophthorus juglandis. Éviter les introductions doit être la préoccupation de tous et repose sur l’engagement dynamique, au niveau national et international, de nombreux acteurs : autorités officielles, chercheurs, producteurs, commerçants, citoyens, et passe par une communication efficace. En 2024, une campagne européenne « Plant Health for Life » a été lancée pour sensibiliser les voyageurs sur les dangers liés au transfert et à l’introduction de végétaux dans de nouveaux environnements.


Alien ou pas ? Que faire en cas de doute ?
Si l’on reconnaît un bioagresseur inscrit sur la liste des organismes nuisibles, qu’il ne soit pas encore présent sur le territoire ou faiblement disséminé faisant l’objet d’une lutte officielle, ou bien encore, si l’on doute de son identification, il faut le capturer s’il s’agit d’un insecte ou d’un acarien. Il convient ensuite de prendre en échantillon des symptômes pour les maladies et les bactéries, le mettre dans un sac hermétique au congélateur pour le tuer afin d’éviter le risque de dissémination. Enfin, on s’adressera rapidement à sa Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF), en envoyant une photo, en précisant le lieu de l’observation et la plante concernée.
Face au danger des bioagresseurs invasifs et émergents : le dispositif réglementaire
Très rapidement les États ont pris conscience de l’importance de se prémunir au mieux des introductions-installations de bioagresseurs alien en élaborant et en mettant en place des réglementations. De fait, il est essentiel d’évaluer les risques et d’établir des alertes le plus tôt possible.
En 1951, quinze pays créent une organisation internationale : l’Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes (OEPP). Aujourd’hui cinquante pays en sont membres.
Au niveau européen, le règlement (UE) 2016/2031, dit « Santé des végétaux », définit les règles relatives à la gestion des organismes nuisibles réglementés, à la circulation des végétaux et au passeport phytosanitaire. Le règlement (UE) 2019-2072 dit « Big Act » met en place une nouvelle approche, plus proactive, en définissant cinq statuts :
- Les organismes de quarantaine (OQ), absents ou émergents en Europe mais que l’on peut encore espérer éradiquer ;
- Les OQ prioritaires (OQP), considérés comme les plus graves des OQ, soit vingt organismes ;
- Les OQ en zones protégées (OQZP) présents en Europe mais dont on souhaite éviter la présence dans les zones encore indemnes ;
- Les organismes de quarantaine temporaires (OQ-temp) ;
- Les organismes réglementés non de quarantaine (ORNQ), présents dans certaines zones de l’Union européenne mais dont l’incidence économique est inacceptable pour les matériels de multiplication (semences, plants…).
Concernant les plantes, le règlement 2018/2019 établit la liste des végétaux à haut risque et le règlement 2023/2770 interdit l’introduction dans l’Union européenne de spécimens de certaines espèces de flore sauvage.
Au niveau français, une base réglementaire complémentaire est l’arrêté du 16 avril 2020. Pour l’ensemble des organismes réglementés, le dispositif s’appuie sur plusieurs piliers pilotés par la DGAL : les CNOPSAV-CROPSAV (Conseil national-régional d’orientation de la politique sanitaire animale et végétale), l’épidémiosurveillance (BSV 2.0 et la Plateforme d’épidémiosurveillance en santé végétale, ESV), la Surveillance des organismes réglementés et émergents (Sore). Ce dispositif vise la détection précoce de certains organismes nuisibles (bactéries, champignons, insectes et acariens, nématodes, virus…) en vue de faciliter leur éradication. Cette surveillance repose sur des prospections réalisées à travers le territoire par les agents des Draaf-SRAL ou leurs délégataires ainsi que par les autorités compétentes pour les matériels de multiplication et la collaboration avec de nombreux organismes internationaux et nationaux.