Barillet-Deschamps : un paysagiste talentueux et discret

Luisa Limido

Un homme de grande modestie, toujours disponible pour prodiguer enseignements et conseils sans en revendiquer la paternité. Ainsi est décrit Jean-Pierre Barillet-Deschamps (1824-1873) par ses amis et collaborateurs. Cette discrétion est peut-être à l’origine du fait qu’il est rarement cité dans les traités d’art des jardins de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Seuls les “élèves” les plus fidèles de Barillet-Deschamps ont continué à souligner, dans leurs publications, les grands talents de créateur et le rôle fondamental qu’il a joué dans la révolution paysagère engendrée par la trans­formation de la capitale sous le second Empire.

L’école Barillet-Deschamps

Nommé Jardinier en chef de la Ville de Paris en 1854, Jean-Pierre Barillet-Deschamps est chargé du projet et de la réalisation des “espaces verdoyants” de la capitale envisagés par le préfet Haussmann.
Il est atta­ché au Service du premier arrondissement, dirigé par l’ingé­nieur ordinaire Jean Darcel, sous les ordres de Jean Charles Adolphe Alphand, ingénieur en chef du nouveau service des promenades et plantations. Quand Barillet-Deschamps est convoqué à Paris, il a déjà une certaine expérience. Il a travaillé, entre 1840 et 1848, dans la colonie pénitentiaire de Mettray, comme simple jardinier au début, puis comme responsable d’une sorte d’école d’horticulture. À Bordeaux ensuite, à partir de 1848, il est chargé d’une série de travaux de plantations urbains et régionaux, en collaboration avec Haussmann, à l’époque préfet de la Gironde, et Alphand, ingénieur dans le même département et conseiller municipal de la ville. Toujours à Bordeaux, il a dirigé un établissement horticole, propriété de sa femme, situé à Longchamps, spécialisé dans la multiplication des plantes et la production de nouveautés horticoles utilisées pour la déco­ration des jardins.
« Répandre et populariser le goût de la culture des fleurs, en la rendant acces­sible à tout le monde », c’est ce qu’il se propose dès le début. Cet établissement deviendra bientôt un point de référence pour les professionnels et, en même temps, un lieu de promenade pour les citadins.

Bon horticulteur et grand architecte paysagiste

Plan du square à établir sur l’Esplanade de la Citadelle de Cambrai, dressé par Barillet-Deschamps, 1863 – © Archives Départementales du Nord

Avant d’entrer au service de la ville de Paris, Barillet-Deschamps a donc déjà fait preuve de ses capacités sur le terrain dans la multiplication des plantes, la réalisation de nouveaux jardins et la vulgarisation des connaissances, capa­cités remarquées par le prince-président lors de son voyage à Bordeaux en 1852.
Sa nomination en tant que jardinier en chef à Paris lui donne l’occasion de développer ses compé­tences théoriques et pratiques. Il commence par dessiner le bois de Boulogne et fonder le Fleuriste de la Muette, un nouvel établissement horticole créé à l’instar de celui de Bordeaux, qui constitue le moteur de la transformation paysagère de Paris. Pour cette « usine de production horticole », Barillet-Deschamps inventera de nouvelles serres de multiplication et d’acclimatation et développera un système d’échanges de plantes jusqu’alors inconnues, avec des établissements du monde entier.
Le Fleuriste de la Muette « est […] une école d’horticulture pratique où viennent s’instruire des élèves de tous les pays » à qui Barillet-Deschamps prodigue ses enseigne­ments sur le terrain, en tant qu’architecte paysagiste et en tant qu’horticulteur. Charles Rafarin, jardinier principal de la Ville, décrit ainsi les deux facettes de son maître : « bon horticul­teur et grand architecte paysagiste, c’était un de ces hommes à vastes conceptions qui savent imprimer à tout ce qu’ils touchent ce cachet de supériorité spécial aux grands génies »*.

*Chronique Horticole.» in Journal de l’Agriculture et de l’horticul­ture, n.232, p..472. 

Entre l’ingénieur et le jardinier

Dans cette période cruciale pour la formation des paysagistes, charnière entre une formation autodidacte et la naissance des écoles spécialisées, Barillet-Deschamps joue donc un rôle fondamental. De 1855 à 1869 au service de la Ville de Paris, il pose les bases du futur art paysager. Même s’il n’a pas écrit de traités, ses élèves écriront les traités à sa place. Les principes et les règles de son art paysager ont pu ainsi se théoriser et rayonner. S’il a écrit un seul livre sur les fleurs, Les pensées, il a cependant « collaboré à presque tous les ouvrages qui ont été faits depuis quinze ans sur les jardins » lit-on dans Le Figaro du 22 septembre 1873. « On venait le voir, au Fleuriste, comme on va voir les savants du Collège de France. Quand on le quittait, on l’entendait toujours dire : « surtout ne parlez pas de moi ! ». C’est grâce à leurs témoignages que nous pouvons parler d’une “école Barillet-Deschamps”. Je me réfère notamment à Georges Aumont, Joseph Laforcade, Charles Rafarin, Édouard André, Eugène Deny, etc.

À mi-chemin entre l’ingénieur et le jardinier, Barillet-Deschamps a assemblé science et art, rigueur de la composi­tion et effets naturels. Il a su faire communiquer et fusionner deux milieux opposés, celui de la symétrie et de l’ordre avec celui de l’irrégularité et du pittoresque.

Joseph Laforcade, son plus proche disciple

D’après Eugène Deny, « MM. Alphand et Barillet-Deschamps avec Joseph Laforcade forment un véritable trio de maîtres » et nous pouvons reconnaître dans leurs œuvres « un genre, le seul, le vrai qui soit parfaitement en harmonie avec nos idées modernes ».

Joseph Laforcade, collaborateur de Barillet-Deschamps dès la période bordelaise, a retracé les étapes de son maître en prolongeant dans le temps les principes de son enseigne­ment. Il est nommé jardinier principal au service de la Ville de Paris en 1855, sous les ordres directs de Barillet-Deschamps. Entre 1855 et 1869, il s’occupe notamment de l’exécution des tracés, de la direction et de l’entretien des nouveaux squares et jardins. Il collabore à la réalisation du parc des Buttes-Chaumont – une sorte de terrain d’essai pour tous les paysa­gistes de cette époque – et à d’autres travaux de jardinage liés à l’Exposition universelle de 1867, comme les jardins de l’île de Billancourt consacrés à l’agriculture. Laforcade s’occupe du bois de Boulogne mais il est également chargé de l’exécution d’un jardin au point d’amarre du yacht impérial à St. Cloud, ou encore de petits jardins lors de concours agricoles et horticoles à Auxerre et à Orléans, en vue de la visite de l’empereur.

Il doit aussi assurer la fourniture des matières premières et accomplit plusieurs missions en Belgique et en Hollande pour «réunir et expédier» la décoration végétale nécessaire aux nouveaux jardins. Il s’occupe également de l’installation et de l’aménagement de la pépinière de Longchamp, fonde celle « des Conifères, dite des collections », et il est chargé « de la recherche d’un terrain sur les bords de la Marne et de la créa­tion de la pépinière de Petit Bry »*. Les compétences horticoles s’unissent donc à celles de la composition paysagère dans la formation de Laforcade, suivant ainsi l’exemple de son maître.

*E. Deny, Jardins et Parcs Publics, Paris 1893, pp.84-86

Joseph Laforcade, collaborateur de Barillet-Deschamps a contribué à la réalisation du parc des Buttes-Chaumont, « une sorte de terrain d’essai pour tous les paysagistes de cette époque ». Paris et ses ruines – Square des Buttes Chaumont. Vue du lac, des grottes et du grand rocher avec le Temple de la Sybille (Archives privées, Luisa Limido)

A lire

Luisa Limido, L’art des jardins sous le second Empire. Jean-Pierre Barillet-Deschamps (1824-1873), Seyssel, Champ-Vallon, 2002