Amélioration des variétés de pomme de terre : encore et encore, pour ne pas se planter
En pomme de terre, comme pour les autres cultures, la sélection est très active. Chaque année, une vingtaine de nouveautés sont inscrites au Catalogue officiel français. Les sélectionneurs explorent la diversité génétique pour créer des variétés encore plus performantes, encore plus résistantes, encore mieux adaptées aux conditions climatiques.


Comme pour les autres légumes du potager, les jardiniers réclament des variétés de pommes de terre de qualité, l’analyse des chiffres du marché de la distribution en témoigne. Le choix est vaste, puisque l’on compte environ 1 500 variétés inscrites au Catalogue officiel européen, et plus de 200 au Catalogue officiel français.
Origine et biodiversité
Originaire de la cordillère des Andes, en Amérique du Sud, la pomme de terre traverse l’Atlantique vers la fin du XVIe siècle, mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle, grâce un certain Antoine-Augustin Parmentier, que ses qualités sont enfin reconnues en France.
Les travaux d’amélioration sont longs et compliqués. Le principal frein est lié au génome complexe de la pomme de terre, une espèce tétraploïde (4n = 48 chromosomes). Étant donné que chaque caractéristique est présente sous quatre formes différentes (allèles), si l’on croise deux parents géniteurs, l’apparence phénotypique de la progéniture se divise beaucoup plus fortement que chez les plantes diploïdes. La cartographie complète de son génome a nécessité le travail conjoint de 26 instituts de recherche à travers le monde, regroupés au sein du Potato Genome Sequencing Consortium, et cet exploit a été finalisé en 2011.
Point de départ en sélection, le choix des géniteurs est toujours une étape cruciale, pour tenter de réunir les meilleures caractéristiques. Une fois les bons parents identifiés, les croisements sont opérés manuellement sur des plantes castrées, pour qu’il y ait bien pollinisation croisée.
Suivent alors au minimum huit à dix années de multiplication, sous serre puis au champ, au cours desquelles les variétés potentielles sont testées, sous différents climats et avec différentes conditions de culture.
De nombreux objectifs d’amélioration
Pas de secret, les objectifs d’amélioration commencent par l’aspect et la forme : rond, oblong court à allongé, cylindrique, claviforme, réniforme… Les jardiniers sont moins exigeants que les producteurs industriels. Pour l’énorme marché de la frite, les gros calibres sont privilégiés et les formes de haricot sont bannies. Pour la confection de chips, on éliminera les tubercules ayant une forme irrégulière, des yeux enfoncés ou colorés.
Concernant la couleur de la peau, les variétés originales remportent de plus en plus de succès, comme les coloris rose, rouge ou violet. Les créateurs disposent pour cela du large éventail génétique des variétés anciennes. Côté chair, en Europe, les choix diffèrent quelque peu. En France, la mode est à la chair jaune clair, un peu plus foncée en Allemagne, tandis qu’en Grande Bretagne, on préfère le blanc.

De gros progrès sur la qualité
La texture de la chair est évidemment la priorité des sélectionneurs. Il n’y a qu’à ouvrir le Catalogue officiel pour observer le classement rigoureux des variétés en trois groupes : chair ferme, consommation et féculières (réservées à l’industrie). Pour caractériser la chair, les sélectionneurs s’appuient sur de nombreux critères, comme la finesse des grains de la chair, la teneur en matière sèche, la teneur en amidon, la tenue à la cuisson, le degré de noircissement après cuisson.
Entre les « chair ferme » ou « tendre », c’est la teneur en amidon qui entre en jeu. Les premières ont un grain fin et se caractérisent par une bonne tenue à la cuisson. Au contraire, les variétés dites à chair tendre, plus riches en amidon, ont une texture plus grossière. Ces grains, comme des petits ballons, vont gonfler à la cuisson, provoquant l’éclatement des cellules et la déstructuration.
En plus de l’amidon, le tubercule contient des protéines, des minéraux, des vitamines, et aussi des sucres, qui vont influer sur la qualité gustative. Entre la saveur châtaigne de la célèbre ratte et le parfum noisette de la traditionnelle Belle de Fontenay, c’est une histoire de goût !
La précocité est un caractère souvent recherché. Le jardinier est toujours impatient de récolter les pommes de terre qu’il a plantées. Les pommes de terre précoces ou hâtives sont caractérisées par un cycle de production court (70 à 90 jours, selon les conditions climatiques), alors que les tardives nécessitent une durée de végétation de plus de 120 jours. Attention à ne pas confondre précoces et nouvelles, ces dernières sont récoltées avant maturité et restent pelleuses. En lien avec la précocité, on évalue la conservation.
À l’heure du changement climatique, la tolérance à la sécheresse prend une importance majeure. Toutes les variétés sont sensibles au manque d’eau, mais dans des proportions qui varient du simple au double, en fonction de la précocité et de la masse foliaire.

Des graines de pomme de terre
Remplacer les plants de pomme de terre par des graines, c’est un long débat et l’objet de vives discussions. Les maisons de semences s’y intéressent depuis un certain temps aux Pays-Bas. Pour les sélectionneurs, le défi consiste à rendre les pommes de terre diploïdes et surtout auto-compatibles. Puis, le travail se poursuit avec la sélection de lignées parentales pures ou relativement pures, pour aboutir à la création de variétés hybrides, que l’on qualifie de TPS (True Potato Seed). Une des premières inscriptions au Catalogue européen se nomme Oliver, de l’obtenteur Bejo, en 2022.
Ce mode de multiplication serait un gros avantage pour le développement de la culture dans les pays éloignés et difficiles d’accès, en Afrique ou en Asie. Les chiffres sont parlants : pour implanter un hectare de pomme de terre, 25 grammes de graines (elles sont minuscules) seront nécessaires, au lieu de 1 500 à 2 500 kilogrammes de tubercules !
Une recherche concentrée sur la résistance aux maladies
Enfin, la pomme de terre a beau être une espèce rustique, elle peut être atteinte par plusieurs agresseurs redoutables. Depuis toujours, les sélectionneurs concentrent leurs efforts sur la résistance aux maladies. On se souvient de la grande famine irlandaise de 1845. Cette année-là, le mildiou anéantit presque intégralement les cultures locales de pommes de terre, qui constituaient la nourriture de base dans ce pays.
Malgré les nombreuses années de recherche active, plusieurs maladies et parasites demeurent préoccupants : le mildiou, les nématodes à kystes ou à galles, la gale commune, le rhizoctone, les virus… En France, les travaux de recherche publique sont menés par l’Inov3PT, avec plusieurs partenaires, comme l’Inrae, le CNRS, l’Université de Picardie, le laboratoire de l’Anses… souvent en association avec les maisons de sélection privée.
Les travaux sont longs et difficiles. Si l’on prend l’exemple du mildiou, on peut déplorer que le champignon responsable, Phytophthora infestans, développe plusieurs types de souches, et que les plus récentes se montrent encore plus agressives que celles d’autrefois. De nombreux gènes de résistance ont été découverts au sein de plusieurs espèces sauvages apparentées à la pomme de terre cultivée, et intégrés dans les variétés commerciales. Mais ces gènes, même cumulés, peuvent être contournés au fil des ans. La résistance n’est donc pas totale.
Les nématodes à kystes (Globodera rostochiensis ou pallida) ou à galles (Meloidogyne chitwoodi ou fallax) sont des petits vers redoutables. Ils ont, en Europe, le statut d’organismes réglementés de quarantaine, imposant de strictes mesures de lutte obligatoire pour en prévenir la dissémination. Grâce aux nombreux et longs travaux de sélection, certaines variétés sont totalement résistantes à Globodera rostochiensis. Contre les autres espèces de nématodes, la résistance n’est que partielle.

Des espoirs d’amélioration grâce aux NGT
Dans cette lutte contre les agresseurs, les premières applications de marquage moléculaire ont permis de mieux identifier les gènes utiles. Mais la fixation de ces gènes exige un travail d’une extrême précision. De grands espoirs s’ouvrent avec les techniques d’édition du génome, les NGT (New Genomic Techniques) ou NBT (New Breeding Techniques) utilisées avec succès dans de nombreux pays. En Europe, les NBT restent interdites, car elles sont assimilées (à tort) à la transgénèse, ce qui ne permet pas de conduire des essais en plein champ, étape préalable à l’inscription des variétés au catalogue.
En attendant cette autorisation, les recherches s’intensifient en laboratoires. En France, l’Inov3PT et l’Inrae ont réussi à fixer des gènes d’intérêt grâce à la méthode CRISPR-Cas9, dite « des ciseaux moléculaires », en particulier pour le virus Y de la pomme de terre.
Des travaux prometteurs sont en cours sur le mildiou.
À l’avenir, la sélection de ces variétés résistantes permettra de faire un grand pas vers l’agroécologie, en évitant le recours aux traitements phytosanitaires. Des pistes sont également engagées pour la sélection de variétés tolérantes à la sécheresse ou aux excès climatiques.
Enfin…
Que le jardinier n’oublie pas : il est risqué de produire soi-même ses plants. L’utilisation du plant certifié, reconnaissable à l’étiquette bleue du Soc (Service officiel de contrôle et de certification) , constitue la garantie de la vigueur et de la bonne qualité sanitaire, gage d’une culture réussie et d’une récolte abondante !
L’histoire courte de l’OGM Amflora
Qui se souvient de la pomme de terre transgénique Amflora ? Créée par la société BASF Plant Science, elle était destinée à l’industrie de la fécule, sa caractéristique étant le taux très élevé d’amylopectine (98 %). En 2010, la Commission européenne a autorisé la culture de cette variété OGM, en laissant libres les États membres d’accepter ou de refuser cette production sur leur territoire. La France avait pris la décision d’attendre. Cette introduction n’a suscité que des polémiques, des oppositions et des recours. Si bien que BASF a décidé, en 2012, de se retirer du marché européen. Et en 2013, la Cour de justice européenne a annulé l’autorisation de culture. Cette pomme de terre « de discorde » n’a eu le temps d’être cultivée que sur à peine 300 hectares, dans trois pays (Allemagne, Suède et République tchèque).