Des plantes ornementales attractives et adaptées au réchauffement climatique

Les insectes pollinisateurs jouent un rôle essentiel dans la reproduction de la majorité des plantes à fleurs, ainsi que dans la production agricole mondiale. Ils sont très divers : bourdons, abeilles, guêpes, mouches, papillons, coléoptères… Face à leur déclin massif, observé ces dernières décennies, les milieux urbains apparaissent comme des refuges potentiels pour certains d’entre eux.

Pour survivre, les pollinisateurs ont besoin de sites de nidification, comme les sols nus pour les abeilles qui nichent dans le sol ou certaines espèces de plantes hôtes pour les papillons. Ils doivent également se nourrir de récompenses : nectar (sucres) et pollen (protéines), qui sont produites par les fleurs.

Attractivité des plantes pour les pollinisateurs

Cependant, toutes les plantes ne sont pas attractives de la même façon. Les visites de fleurs par les pollinisateurs reposent sur une adéquation entre les caractéristiques des fleurs – appelées traits floraux – et celles des pollinisateurs. La morphologie ou la couleur des fleurs agissent ainsi comme des signaux visuels, influençant le comportement de butinage. Les signaux olfactifs jouent aussi un rôle dans l’attractivité des pollinisateurs : ceux-ci détectent des bouquets d’odeurs émis par les fleurs sous forme de composés organiques volatiles. D’autres traits floraux constituent davantage des barrières à l’exploitation de nectar ou de pollen. Par exemple, les corolles profondes, riches en nectar, sont adaptées aux bourdons à longue langue, mais inaccessibles aux abeilles à langue courte ou aux syrphes, qui privilégient les inflorescences ouvertes comme celles des apiacées (Figure ci-dessous). La période de floraison est également déterminante : elle influence la synchronisation entre la disponibilité du nectar et du pollen et la période d’activité des insectes. Plus les espaces fleuris auront des traits floraux différents plus une diversité importante de pollinisateurs pourrait les visiter.

Si les plantes spontanées de nos jardins comme les trèfles, les lotiers ou les centaurées sont essentielles pour le maintien des pollinisateurs en ville, les espèces ornementales peuvent aussi jouer un rôle clé. Souvent, elles sont d’origine exotique et proviennent de divers continents. La plupart de ces plantes sont des annuelles, sélectionnées selon divers critères, notamment leurs qualités esthétiques. En prolongeant la période de floraison, les plantes ornementales peuvent offrir des ressources aux pollinisateurs en fin d’été lorsque les fleurs des plantes natives se raréfient. Toutefois, certaines fleurs exotiques peuvent ne pas convenir à certaines espèces de pollinisateurs très spécialisées et certaines variétés de fleurs ornementales sélectionnées à double corolle peuvent rendre l’accès au pollen et au nectar difficile pour les insectes.

Figure n° 1 : Liens entre pollinisateurs (syrphe : Episyrphus balteatus et bourdon : Bombus lapidarius) et plantes fleuries (Silaum silaus, Centaurea jacea, Lotus corniculatus, Trifolium pratense). Selon leurs traits (par exemple leur longueur de langue), les pollinisateurs visitent les plantes en considérant l’ensemble de leurs traits floraux. Plus les communautés végétales auront des traits floraux différents plus une diversité importante de pollinisateurs pourrait les visiter. Plus le trait d’interaction est large, plus le nombre de visites est important. (Source : Djian-Caporalino & Lavoir, 2024). Toutes les images © Wikimedia commons

Expérimentation pour l’attractivité des plantes en ville

Si ces plantes sont largement utilisées en ville par exemple pour constituer des platebandes fleuries, on a aujourd’hui très peu d’informations sur leurs traits floraux pour les pollinisateurs et leur tolérance à la sécheresse. Pourtant cette question intéresse les gestionnaires des collectivités territoriales qui se demandent à quel point les platebandes qu’ils installent sont attractives et produisent du nectar et du pollen en contexte de réchauffement climatique. Pour en savoir plus, nous avons mené une expérience sur des espèces de platebandes aux serres municipales de la ville de Nancy en 2022 et les avons soumises à deux traitements : un arrosage normal et une diminution de moitié de la fréquence et de 67 % de la quantité d’eau. Les espèces ont été sélectionnées à partir du catalogue des plantes utilisées en massifs fleuris en France, en tenant compte de leurs scores théoriques de production de nectar, de pollen et d’attractivité pour les pollinisateurs. La sélection visait aussi à varier les périodes de floraison, les familles botaniques et les traits floraux. Huit espèces de quatre familles ont été sélectionnées (Figure ci-dessous) : Ageratum houstonianum “Aloha Bleu” (Agealo) et Coreopsis tinctoria “Mahogany Midget” (Cortin) appartenant à la famille des Asteraceae, Agastache urticifolia “Coerulea Bleu” (Agaurt), Nepeta mussinii faaessenii (NEPFAA), Salvia coccinea “Snow Nymph” (Salcoc) et Salvia farinacea “Epi Bleu” (Salfar) de la famille des Lamiaceae, Gaura lindheimeri (Gaulin) de la famille des Onagraceae et Verbena × hybrida “Muriel” (Vermur) de la famille des Verbenaceae. L’ageratum, le coreopsis, l’agastache, les sauges et la verveine sont cultivés comme des plantes annuelles. Le gaura et le nepeta sont cultivés comme des plantes pérennes.

Nos résultats montrent que la sécheresse a davantage influencé les traits morphologiques que les autres traits avec une réduction moyenne pour les huit espèces de 28 % de la hauteur, 35 % de l’aire florale et 58 % du nombre de fleurs. Concernant les observations de pollinisateurs faites uniquement sur des plantes arrosées normalement, nous avons compté 2 729 visites sur les plantes ornementales d’une platebande expérimentale composée de six de nos huit espèces. En moyenne, quatre insectes par minute ont visité les plantes ce qui est relativement élevé. Les hyménoptères ont contribué à 95 % des visites : 46 % d’abeilles domestiques, 27 % de bourdons et 22 % de grandes abeilles sauvages. Les abeilles domestiques et les bourdons ont surtout visité l’agastache, qui comptait un grand nombre de fleurs. Les grandes abeilles solitaires ont effectué 86 % de leurs visites sur la sauge farineuse. Nos résultats montrent que les guêpes et les petites abeilles solitaires ont été attirées par les plantes hautes à forte concentration de sucre dans le nectar et de grandes étamines (c’est-à-dire le gaura et la sauge coccinea). La verveine, avec son tube à nectar profond, a attiré 88 % de papillons. Une platebande composée de différentes espèces ornementales, comme des gauras, verveines et agastaches pourrait ainsi attirer différents pollinisateurs et pourrait être utilisée en fin de saison pour compléter les ressources florales dans les villes. Cependant, il est essentiel d’adapter les pratiques de gestion d’arrosage au changement climatique et de choisir des plantes aux nectars et pollens nutritifs, ce qui n’a pas été mesuré dans cette étude. Le choix de ces plantes doit être réalisé de manière concertée, en tenant compte de critères écologiques, de durabilité urbaine et de perception sociale, afin d’intégrer les points de vue des parties prenantes en collaboration avec les gestionnaires d’espaces verts, les urbanistes, les décideurs municipaux et les citoyens.

Figure n° 2. Images illustrant les morphologies des plantes étudiées. Sources des images (A), (B), (C), (E), (F) : https://www.inaturalist.org (les variétés de plantes ne sont pas précisées sur cette source) ; (D), (H) : photos de l’auteur. (Source : Quinanzoni et al., 2024)

Références

  • Djian-Caporalino, C., Lavoir, A.-V., coord., 2024. Les Plantes de services. Vers de nouveaux agroécosystèmes, Éditions Quae. éd. Versailles.
  • Quinanzoni, M., Marcolet, D., Michelot-Antalik, A., 2024. Drought response and urban-pollinator attractiveness of ornamental plant species. Basic and Applied Ecology 78, 1–13. https://doi.org/10.1016/j.baae.2024.04.006