Introduction d’abeilles solitaires en Nouvelle-Calédonie
La thèse de Marie Zakardjian a étudié que, souvent introduits par mégarde, les pollinisateurs exotiques se plaisent plus sur les plantes exotiques que sur les natives. Et préconise de réduire l’utilisation d’espèces végétales ornementales exotiques dans les espaces verts urbains ainsi que de promouvoir l’utilisation de plantes ornementales natives.

Les invasions biologiques constituent l’une des principales causes de perte de biodiversité à l’échelle globale. Les menaces que fait peser cette pression d’origine anthropique sont loin d’être amenées à diminuer dans les années à venir, puisque le nombre d’espèces nouvellement introduites est en constante augmentation. Étant donné les effets délétères et parfois irréversibles que peuvent avoir les espèces exotiques envahissantes sur les écosystèmes et les sociétés humaines, il est primordial de développer les outils nécessaires à la prévention et à la détection précoce de nouvelles introductions. Dans ce contexte, une partie des fronts de science dans le domaine des invasions biologiques réside dans l’évaluation du caractère envahissant des espèces, de la perméabilité des écosystèmes aux invasions biologiques et de la magnitude des impacts des espèces exotiques envahissantes.
Étudier les abeilles solitaires en Nouvelle-Calédonie
Les abeilles exotiques peuvent altérer les communautés locales et les réseaux d’interactions plantes-pollinisateurs via divers mécanismes (compétition apparente, compétition par exploitation, perturbation du succès reproducteur des espèces végétales natives et exotiques, complexes d’invasion). Alors que les abeilles exotiques eusociales (essentiellement Apis spp. et Bombus spp.) ont fait l’objet de nombreuses études, les espèces d’abeilles exotiques solitaires – pourtant plus nombreuses – ont reçu peu d’attention dans la littérature. Ce sujet est celui d’une thèse, intitulée « Abeilles solitaires et impacts associés : d’une vision globale à une approche locale en Nouvelle-Calédonie », soutenue en 2023 à Aix-Marseille Université. Elle a pour objectif de recenser l’ensemble des espèces d’abeilles exotiques à l’échelle mondiale, leur distribution, leurs mouvements, leurs traits écologiques et morphologiques ainsi que leurs impacts. Associée à cette perspective globale, la Nouvelle-Calédonie – territoire marqué par une forte proportion d’abeilles exotiques1 – a constitué un terrain d’étude idéal pour investiguer l’intégration de ces espèces aux réseaux d’interactions plantes-pollinisateurs locaux et identifier les habitats potentiellement favorables à leur établissement.
À travers une expérimentation menée à l’aide de communautés végétales constituées de plantes ornementales exotiques répliquées dans deux contextes paysagers, ces travaux de thèse ont montré que le milieu urbain est largement dominé par des espèces d’abeilles exotiques, comparativement au milieu naturel2. À la suite de ce constat, les investigations ont été étendues à l’échelle de l’archipel en comparant des observations réalisées sur les espèces végétales naturellement présentes en milieu ultramafique (milieu caractérisé par une forte proportion de plantes endémiques) d’une part, avec celles présentes en milieu non ultramafiques (abritant davantage d’espèces végétales exotiques et ornementales) d’autre part.


Les abeilles exotiques préfèrent les plantes exotiques
Les résultats issus de ces observations ont mis en évidence une plus forte diversité et activité d’abeilles exotiques dans les milieux non ultramafiques. À l’inverse, les milieux ultramafiques semblent agir comme des zones refuges pour les abeilles natives3. Ces premiers résultats suggèrent que les espèces végétales exotiques pourraient favoriser l’établissement et la propagation des abeilles exotiques. Cette hypothèse a été corroborée par la construction de méta-réseaux d’interactions plantes-pollinisateurs discriminant plantes natives et exotiques. Ces réseaux d’interactions illustrent l’utilisation préférentielle de ces dernières par les abeilles exotiques.
Les résultats issus des travaux précédemment cités ont conduit à proposer des mesures de gestion horticole visant à limiter l’établissement et la propagation de pollinisateurs exotiques en Nouvelle-Calédonie. Le milieu urbain est un point d’entrée majeur pour les pollinisateurs exotiques. Une fois introduits, le milieu urbain leur offre une ressource florale abondante, en grande partie du fait de la présence de plantes ornementales exotiques. Le milieu urbain pourrait ainsi agir comme une rampe de lancement des pollinisateurs exotiques vers les milieux naturels. De tels processus sont notamment soupçonnés dans le cas d’Amegilla pulchra, une abeille exotique originaire d’Australie.
À la suite de sa première détection en 2016, cette espèce n’a été observée dans un premier temps qu’à proximité immédiate du milieu urbain. Durant cette période, A. pulchra a montré des interactions préférentielles avec une espèce végétale ornementale exotique, Duranta erecta (vanillier de Cayenne). Son régime alimentaire s’est ensuite étendu à d’autres espèces ornementales exotiques et, à partir de 2021, A. pulchra est entrée en phase d’expansion et a élargi son aire de distribution au nord en suivant le principal axe routier de Nouvelle-Calédonie, qui est également un axe de propagation pour plusieurs plantes exotiques.


Conséquences et préconisations
Ceci aboutit à la préconisation de réduire l’utilisation d’espèces végétales ornementales exotiques dans les espaces verts urbains et de promouvoir l’utilisation de plantes ornementales natives. Une telle mesure, en plus de réduire l’établissement et la propagation de pollinisateurs exotiques, pourrait également limiter leur introduction. En effet, une espèce récemment introduite sur le territoire (Braunsapis puangensis, détectée en 2019) a été observée en forte densité dans des pépinières alors qu’elle semblait encore peu abondante à Nouméa. Il est très probable que le commerce horticole soit à l’origine de l’introduction de cette espèce, qui niche dans des tiges. Les exploitations horticoles les plus importantes du marché néo-calédonien (64 % du chiffre d’affaires en 2019) importent les espèces qu’elles commercialisent et, en 2018, 109 000 plants d’ornements et 265 000 tiges coupées ont été importés sur le territoire.

1 Zakardjian M, Jourdan H, Cochenille T, Mahé P, Geslin B (2023a). Checklist of the bees (Hymenoptera: Apoidea) of New Caledonia. Biodiversity Data Journal. 11: e105291.
https://doi.org/10.3897/BDJ.11.e105291
2 Zakardjian M, Geslin B, Mitran V, Franquet E, Jourdan H (2020). Effects of urbanization on plant–pollinator interactions in the tropics: an experimental approach using exotic plants. Insects. 11(11), 773.
https://doi.org/10.3390/insects1111077
3 Zakardjian M, Mahé P, Geslin B, Jourdan H (2023b). Plant-pollinator interactions networks in ultramafic and non-ultramafic substrates in New Caledonia. Botany Letters. 170: 3, 459–467.
https://doi.org/10.1080/23818107.2023.2204134