Vernis d’origine végétale : la protection en couleur

Parmi les produits incontournables utilisés par les luthiers, les vernis sont pour la plupart d’origine végétale, comme d’autres matières, telle la colophane. Jean-Philippe Échard*, le spécialiste qui s’est penché sur l’étude des instruments les plus prestigieux, nous révèle les fruits de ses recherches.

Des études ont montré qu’Antonio Stradivari utilisait des vernis provenant de végétaux locaux comme le pin. Ici, le “Tua”, violon qu’il a réalisé en 1708 (collection Musée de la musique, Paris) © J.-P. Echard – Cité de la Musique – Philharmonie de Paris

 

«Les substances d’origine végétale utilisées en lutherie sont, avant tout, destinées à la confection des vernis. Les colles sont, pour leur quasi-totalité, issues du monde animal: os de bovins, peaux de lapins ou de poissons », explique Jean-Philippe Échard, conservateur au musée de la Musique à Paris.

Les vernis sont utilisés en fines couches, appliqués sur les objets en bois, et vont sécher et durcir. Ils remplissent deux fonctions. En premier, ils servent à constituer une membrane de protection, notamment contre l’humidité, selon le même principe que ceux utilisés pour les bateaux. Ils jouent ensuite un rôle esthétique visant à embellir le bois, à lui donner une teinte, à faire ressortir les veines, à donner une brillance ou une patine. Les vernis des luthiers sont proches de ceux utilisés par les artistes peintres.

Film protecteur

« Nous avons effectué, avec des chercheurs de différents laboratoires, des analyses pour déterminer les produits utilisés dans la composition des vernis des violons de nos collections.

Elles ont révélé que les substances majeures étaient des huiles et des résines », indique Jean-Philippe Échard. Les huiles sont à base de graines de lin ou de noix. Elles sont dites « siccatives », c’est-à-dire aptes à sécher. Riches en acides gras insaturés, elles forment un film qui durcit à l’air par polymérisation, comme la peinture à l’huile.

« Concernant l’huile de lin, une relation existe entre sa couleur et celle des fleurs des plantes dont elle est issue. Les huiles les moins colorées proviennent de lin à fleurs blanches. » L’huile d’œillette, venant des graines de pavot, est aussi parfois utilisée.

Du pin pour la gemme

L’autre famille de produits utilisés est les résines, provenant d’arbres et d’arbustes, des conifères pour la plupart. Pour les récolter, on utilise la technique du gemmage, qui consiste à inciser l’écorce d’un arbre vivant afin de libérer la résine qui s’écoule et que l’on recueille. Le produit obtenu, la gemme, une fois éclairci, devient la térébenthine. On distingue la térébenthine de Bordeaux ou des Landes, issue du pin maritime, dit aussi pin des Landes (Pinus pinaster Ait.), et la térébenthine de Strasbourg ou d’Alsace, issue du sapin (Abies alba Mill.). « On utilisait même la térébenthine de Venise provenant du mélèze d’Europe, appelé aussi pin de Briançon (Larix decidua Mill.) », précise Jean-Philippe Échard.

Ces résines sont parfois mélangées à de l’essence de térébenthine, ce qui permet de fluidifier le produit et faciliter son application sur le bois. Puis on laisse sécher.

« La garance des teinturiers, Rubia tinctorum L., utilisée dès l’Antiquité pour sa couleur rouge, a pu servir à colorer les vernis des luthiers. » C’est du rhizome de cette plante vivace de la famille des Rubiacées qu’est extraite la teinture rouge. Dès le XIVe siècle, on a réussi petit à petit à stabiliser ces substances avec de l’alun, d’origine minérale.

Des produits bien de chez nous

La colophane, résidu solide obtenu après distillation de la térébenthine, donnera une certaine rugosité aux crins de l’archet, afin de provoquer une meilleure vibration des cordes. © Pitel CC BY 3.0

« Ces produits n’ont rien d’exotique, comme on pourrait le penser. L’analyse que nous avons menée sur cinq de nos Stradivarius (du luthier Antonio Stradivari, 1644-1737) a montré que leurs vernis étaient à base d’huile de lin et de résines de conifères », indique Jean-Philippe Échard. En fait, les vernis utilisés sur ces instruments prestigieux étaient les plus simples du monde. Les luthiers ont longtemps cru qu’il s’agissait d’un secret bien caché. Certains ont cherché du côté du Dragonnier de l’île de Socotra (Dracaena cinnabari Balf.f.), dont la résine est rouge, d’où le nom qu’on lui donne de « sang-de-dragon ». Elle aurait donné sa couleur rouge aux Stradivarius. Mais il n’en est rien. Même scénario dans la recherche d’autres végétaux exotiques à la résine colorée, comme le myrte et autres variétés d’encens, mais sans résultat.

Le mastic, gomme utilisée dans certains vernis, est issu du pistachier lentisque Pistacia lentiscus L.(Anacardiacées). On soupçonne que la résine de cet arbuste, poussant dans les garrigues et les maquis des climats méditerranéens, a pu être utilisée en lutherie mais, là aussi, on n’en trouve pas de trace. Il en est de même pour le benjoin, résine de diverses plantes du genre Styrax.

Pour faire vibrer les cordes

Une autre substance d’origine végétale, utilisée pour les instruments de musique, est la colophane, résidu solide obtenu après distillation de la térébenthine. Les instrumentistes l’utilisent pour leurs archets. Les crins sont trop lisses pour provoquer une vibration suffisante sur les cordes. L’application de colophane leur donnera une certaine rugosité qui provoquera une meilleure vibration des cordes.

On peut évoquer aussi, comme plante utilisée par les luthiers, la prêle. La tige de cette plante, riche en silice, matière rugueuse, sert à polir de manière douce le bois. Finalement, sans les végétaux qui fournissent couleur et protection aux instruments, nous aurions du mal à accorder nos violons !

 

Jean-François Coffin
Membre du Comité de rédaction de Jardins de France

* Jean-Philippe Échard est conservateur en charge des instruments à cordes (frottées et pincées – lutherie) au Musée de la musique (Cité de la musique – Philharmonie de Paris).

Ingénieur de recherche au laboratoire du Musée de la musique de Paris de 1999 à 2013, ses travaux ont alors principalement porté sur l’identification des matériaux constitutifs des instruments des collections patrimoniales @echard_jp

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