Variétés résistantes aux bioagresseurs : Qui fait quoi ?

L’une des composantes importantes dans la protection intégrée des cultures vis-à-vis des bioagresseurs est l’utilisation de variétés résistantes. Il y a très peu d’exemples de variétés « anciennes » ou « traditionnelles » françaises qui soient résistantes à une ou plusieurs maladies. L’innovation variétale pour les amateurs ou pour les professionnels passe par plusieurs étapes allant de la mise en évidence d’une résistance à l’inscription au catalogue officiel de nouvelles variétés. Voici quelques exemples pour les espèces légumières.

Trouver des résistances

Cucumber
Symptômes de Cucumber Vein Yellowing Virus sur concombre © D. Veschambre

 

La question de trouver des résistances se pose lors de l’apparition ou de l’introduction d’un nouvel agent pathogène, ou bien à la suite de la suppression de certains pesticides.

La première étape est la mise en évidence de sources de résistance par l’évaluation des ressources génétiques.

Les collections de variétés et d’espèces voisines sont entretenues par des réseaux associant recherche publique et/ou sélectionneurs privés (aubergine, carotte, laitue, melon, piment, tomate…).

 

 

En effet, la recherche publique, en particulier l’Inrae (1*), conduit des travaux sur un nombre de plus en plus réduit d’espèces légumières. L’évaluation des collections peut être réalisée par la recherche publique seule en France ou à l’étranger. Par exemple, le test de 1 188 accessions (2*) de melons par l’Inrae a permis de mettre en évidence une accession résistante et une accession tolérante au Cucumber Vein Yellowing Virus.

L’évaluation peut aussi être réalisée dans le cadre de contrats associant recherche publique et recherche privée : ainsi les collections d’aubergine, de laitue et de melon ont été évaluées en collaboration entre l’Inrae, des sélectionneurs privés et le CTIFL (3*) pour identifier de nouvelles résistances vis-à-vis de maladies liées au sol: Verticillium, Fusarium, nématodes à galles (Meloidogyne).

Ces travaux donnent généralement lieu à des publications et se traduisent par la mise à disposition des accessions identifiées pour les autres chercheurs. Les résistances peuvent aussi être identifiées dans des variétés commercialisées en France ou à l’étranger, dans des accessions « exotiques », c’est-à-dire appartenant à des types variétaux très différents de ceux du marché français ou bien chez des espèces voisines sauvages ou cultivées.

Ce travail de sélection pour l’obtention d’une nouvelle variété sera d’autant plus long que l’accession est dans un type variétal très différent de ceux de notre marché. Les maladies du sol sont des causes de pertes de plantes pour lesquelles la résistance variétale est activement recherchée.

Verticilliose
Symptômes de verticilliose (tige et feuille) sur aubergine © D. Veschambre
Galles de nématodes
Galles de nématodes sur racines de concombre © D. Veschambre

Sélection

Si une nouvelle résistance est identifiée dans une espèce voisine, les croisements interspécifiques sont plus ou moins difficiles et sont généralement réalisés par les instituts de recherche publique, parfois par des sélectionneurs privés. Ainsi le gène Mo (3*) de résistance au virus de la mosaïque de la laitue (LMV) et au Lettuce Italian Necrotic Virus (LINV) a été introduit par l’Inrae dans la laitue cultivée à partir d’une accession de Lactuca virosa sauvage. La plupart des résistances aujourd’hui présentes dans les variétés de tomates proviennent d’espèces sauvages voisines et les croisements interspécifiques ont été réalisés par des instituts de recherche publique soit en France, soit à l’étranger.

L’étude du contrôle génétique (nombre de gènes, éventuellement localisation sur les chromosomes) est souvent réalisée et publiée par la recherche publique. Le travail de sélection et de diversification, c’est-à-dire l’introduction des gènes de résistance dans du matériel dit « élite » (variétés commerciales ou parents d’hybride) dans différents types variétaux, est généralement le fait des sélectionneurs privés : laitue beurre, batavia ou feuille de chêne, tomate pour l’industrie, cerise, cocktail, cornue, côtelée ou ronde…

Le cumul de résistances à divers pathogènes est aussi généralement réalisé par les sélectionneurs privés. Ainsi, des variétés de tomates possèdent des résistances à sept ou huit bioagresseurs. Lors de l’inscription au Catalogue officiel avant commercialisation, les résistances déclarées par l’obtenteur sont vérifiées par le Geves (Groupe d’étude et de contrôle des variétés et des semences) et constituent un caractère de distinction des variétés (4*).

Propriété intellectuelle

Le régime le plus courant en France est la protection des droits de l’obtenteur d’une variété par l’Upov (Union pour la protection des obtentions végétales), une association intergouvernementale créée en 1961 (5*). Une exception à cette protection est l’utilisation pour la création de nouvelles variétés ; c’est-à-dire qu’une résistance présente dans une variété A peut-être utilisée librement (sans droits) par un autre obtenteur pour créer une nouvelle variété B. Par exemple, les gènes de résistance du melon au Fusarium ou du haricot à l’anthracnose sont d’utilisation libre. Une autre exception est l’utilisation à des fins non commerciales : un jardinier amateur peut multiplier pour son propre usage une variété résistante protégée.

Un autre mode de protection plus récent est le brevet: toute utilisation d’une résistance brevetée fait l’objet d’une autorisation (licence) délivrée par l’obtenteur. Par exemple, la résistance de la laitue au puceron Nasonovia a été décrite par des chercheurs de la recherche publique des Pays-Bas dans une accession de laitue sauvage et les croisements interspécifiques ont été réalisés par cette même équipe. Mais la résistance était liée à des défauts de croissance des plantes. Un sélectionneur privé a réussi à rompre cette liaison et a breveté la résistance sans le défaut. Toute nouvelle variété de laitue possédant cette résistance ne peut être commercialisée qu’avec une licence de ce sélectionneur.

Fusarium
Symptômes de flétrissement et vaisseaux brunâtres dus à Fusarium oxysporum sur un pied de tomate. Ce champignon subsiste plusieurs années dans le sol © D. Veschambre

Variétés pour professionnels ou pour amateurs

Le marché des variétés pour amateurs est assez différent de celui des variétés pour professionnels, les critères de sélection n’étant pas toujours identiques. Ainsi une variété de haricots sélectionnée pour la récolte mécanique (marché professionnel) a une récolte très groupée alors que l’amateur recherche plutôt une variété ayant une récolte étalée dans le temps. La fermeté de certaines variétés de tomates permettant le transport et la tenue à l’étal chez les commerçants/distributeurs peuvent être jugées excessives pour un fruit allant du jardin à la table familiale.

Les sélectionneurs créent davantage (mais pas exclusivement) des nouvelles variétés résistantes aux maladies pour le marché professionnel qui est mieux défini et moins « éclaté » que pour les amateurs. Toute variété inscrite au Catalogue officiel européen peut être cultivée par un amateur ou un professionnel. Rien n’empêche un jardinier amateur d’essayer une variété résistante à une maladie grave dans ses conditions de culture, si ce n’est parfois le prix de la semence.

En conclusion, rappelons que les variétés résistantes ne sont que l’une des composantes de la protection intégrée des cultures. Ainsi, pour les cucurbitacées ou les solanacées, le greffage permet de contrôler des maladies du sol tout en utilisant une variété sensible qui donne, par ailleurs, toute satisfaction.

 

Michel Pitrat
Directeur de recherche honoraire, Inrae Avignon