Square Nicolas Forestier, l’évocation marine

Louis Benech

« C’est l’une des rares fois où, dans ma carrière, je me suis retrouvé face à une page blanche », explique Louis Benech concepteur du square Nicolas Forestier situé en bordure du stade Charléty, à Paris, dans le 13e arrondissement. « Le chantier s’est déroulé dans les années 1990. Contrairement aux autres endroits où je travaille habituellement, je n’ai pas pu arpenter le jardin pour sentir les perspectives à construire ou renforcer, établir les espaces de plein et de vide… car la parcelle n’était alors qu’un trou extrêmement profond (un parking de cinq sous-sols).

 

Le square est en bordure du stade Charléty dont la structure rappelle à Louis Benech la construction navale. Au premier plan, des végétaux à feuillage glauque évoquant l’écume de la mer, au second plan, les haies taillées rappelant les vagues © J.-F. Coffin

« Tout était à construire sur cette parcelle en arc de cercle de plus de 6 000 m² que l’architecte du stade Charléty, Henri Gaudin, avait laissée libre. La Mairie de Paris, maître d’ouvrage, a imposé quelques directives : replanter au moins 179 arbres (chiffre correspondant à tous ceux qui avaient été éliminés pour le chantier du stade), prévoir une aire de jeux pour les enfants, installer un système d’éclairage et des bancs. En dehors de ces quelques contraintes inhérentes à la création d’un jardin public, le travail s’est fait en toute liberté.

Un navire sur la mer

L'allée qui fait le tour du jardin serpente entre les arbres, la grande pelouse centrale est légèrement ondulée - © Eric Sander
L’allée qui fait le tour du jardin serpente entre les arbres, la grande pelouse centrale est légèrement ondulée – © Eric Sander

La mer a été un pivot dans la création de ce jardin. Plusieurs raisons expliquent ce choix du thème marin.

L’architecture d’abord : la parcelle offrait une vue imprenable sur le stade, appuyé au sud ouest par des bâtiments, dont la structure évoque la construction navale. L’anneau du stade, ses membrures régulières, donnent aux tribunes un sentiment de coquillage échoué. Et puis la forme en arc de cercle, le long du stade, donne une impression de mouvement ondulatoire. La référence marine est aussi un clin d’œil à l’architecte lui-même : Henri Gaudin avait d’abord opté pour la marine marchande.

La conception du jardin devient un écho au mouvement ondulatoire du ressac imaginaire. Ainsi, l’allée qui fait le tour du jardin serpente entre les arbres, la grande pelouse centrale est légèrement ondulée, les haies qui entourent l’aire de jeux pour enfants sont taillées en vagues.

Des végétaux qui évoquent l’écume

Les couleurs blanches et grises des feuillages et des floraisons évoquent l'écume © Eric Sander
Les couleurs blanches et grises des feuillages et des floraisons évoquent l’écume © Eric Sander

L’évocation maritime transparait aussi dans le choix des variétés végétales. Le jardin est planté principalement de végétaux adaptés au bord de mer et les couleurs blanches et grises de leurs feuillages et floraisons évoquent l’écume : Hydrangea arborescens ‘Annabelle, fusains du Japon ‘Président Gauthier’, un poirier Pyrus nivalis, des massifs de Rhodotypos scandens, des rosiers fedtschenkoana, ‘Nevada’ et ‘Iceberg’, Viburnum plicatum ‘Watanabe’… Il y a toutefois une exception aux nuances de gris et blanc : des végétaux à feuilles pourpres et à floraisons roses ont également été plantés. Cet ensemble coloré (Osmanthus heterophyllus ‘Purpureus, Lagerstroemia indica, prunelle sauvage pourpre…) prolonge la pourpre des érables (Acer platanoides ‘Crimson King’) de la rue Thomire et permet d’agrandir le jardin en y intégrant visuellement les espaces extérieurs et en adoucissant les rapports de frontières.

Enfin, comme le jardin est sur dalle, beaucoup de végétaux méridionaux ont été plantés car ils ont l’avantage d’être plus résistants face aux conditions qui pourraient être extrêmes. On trouve ainsi dans le jardin un figuier, des charmes houblons, un Diospyros kaki, des arbousiers mais aussi des cistes, des euphorbes, de la lavande, de la santoline… De nouveau, les couleurs évoquent l’écume marine et une climatologie.

Une variété de chênes

Un plan conçu également pour une lecture du ciel © Louis Benech
Un plan conçu également pour une lecture du ciel © Louis Benech

Les arbres, principalement des chênes persistants, constituent un autre pivot du jardin.

La Mairie de Paris imposait de replanter 179 arbres. Cette demande allait d’ailleurs dans le sens du seul souhait dont l’architecte avait fait part : que des arbres appuient son bâtiment. Mettre autant d’arbres dans ce jardin pouvait sembler contraignant mais c’est devenu un atout : en faisant le choix d’espèces persistantes, le jardin est agréable à arpenter à toutes les saisons et les façades des immeubles du Boulevard des Maréchaux sont oubliées toute l’année. On trouve une grande variété de chênes : Quercus x hispanica, x turneri ‘Pseudoturneri‘, acuta, myrsinifolia, phillyreoides, x ludoviciana en individu mais aussi des chênes kermès et un chêne liège. Mais la grande majorité demeure des Quercus ilex (car c’est un arbre souvent présent sur les bords de mer). Certains chênes, les gélifs, avaient été rayés de la liste initiale par la Mairie de Paris qui jugeait qu’ils ne tiendraient pas.

Mon souhait était aussi de conserver une lecture du ciel d’un grand espace de vide – vers l’Est du cimetière de Gentilly. Pour qu’on perçoive toujours ce vide et la lecture du ciel au loin, les arbres ont été plantés seuls dans les périphéries bâties (ouest et sud de la parcelle).

Une vision à terme

Une plantation organisée en fonction de la durée de vie des végétaux © Eric Sander
Une plantation organisée en fonction de la durée de vie des végétaux © Eric Sander

Enfin, la question de l’entretien et de la temporalité a également joué un rôle important dans la conception du jardin. D’une manière générale, je souhaitais que le jardin nécessite peu d’entretien et que le jardinier, qui y travaille à temps plein, prenne du plaisir à y venir quotidiennement.

Une zone du square a été dédiée aux annuelles. Le jardinier peut ainsi avoir des espaces à lui, se les approprier. En fonction des saisons, des années et des envies du jardinier, les couleurs et les associations de végétaux changent.

Dans les massifs denses, la plantation a été organisée en fonction de la durée de vie des végétaux afin que la couverture végétale du jardin soit, dès l’ouverture, attrayante et que les massifs aient l’air plein. Des arbustes ont été plantés en alternance sur le principe de “bandes”, de lignes, (issues des membrures radiantes du stade) : ceux ayant une durée de vie longue, dont la croissance est plus lente, alternent avec ceux (principalement des genêts à floraisons blanches) ayant une durée de vie courte. Dix ans après, les végétaux à courte durée de vie sont morts, les autres se sont épanouis, occupant l’espace libéré. Il n’y a donc pas eu besoin de faire des plantations de remplacement. Les densités actuelles ont trouvé leur équilibre en toute douceur grâce à ces disparitions “pré” pensées. »

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