Pierre-Joseph Redouté : et la peinture de fleurs

Varin, Adolphe. Beillet, A. Portrait de Pierre-Joseph Redouté. Paris : Fr. Gobbaerts, ca. 1879-1884. Gravure, 151 mm x 107 mm. Licence : Domaine public. Source : Rijksmuseum, Amsterdam

Artiste précoce au talent jamais démenti, PierreJoseph Redouté a marqué l’histoire de la peinture de fleurs. De la Collection du roi aux ouvrages savants en passant par le service de l’Empire, l’artiste a marqué les époques qu’il a traversées.

Pierre-Joseph Redouté naît en 1759 dans une famille de peintres en décor depuis plusieurs générations. Il quitte Saint-Hubert en Ardenne belge, sa ville natale, à l’âge de 13 ans pour les Flandres et se forme pendant dix ans en exécutant des commandes de décors et de portraits. En 1781, il est à Paris et, bientôt, ses dessins de fleurs servent de modèles à son compatriote, le graveur Gilles-Antoine Demarteau (1750-1802), qui l’initie à la gravure au burin. Ses pas le mènent fréquemment au Jardin du roi où il fait deux rencontres déterminantes. Tout d’abord, il croise la route de Charles-Louis L’Héritier de Brutelle (1746-1800).

 

Ce magistrat et botaniste amateur remarque son talent de dessinateur. Il lui ouvre sa bibliothèque pour l’initier à la botanique descriptive et lui apprend à disséquer les plantes et à les observer à la loupe. Dès 1784-1785 Redouté commence des dessins pour le Stirpes novae de L’Héritier. En 1787, L’Héritier, parti pour Londres, appelle le jeune artiste qui y reste huit mois. Il rencontre Joseph Banks et son entourage, fréquente sa bibliothèque, consulte ses herbiers rapportés d’Australie lors de son expédition avec James Cook en 1768-1771, s’initie au système linnéen de classement des espèces. Il dessine au jardin botanique royal de Kew des plantes récemment introduites pour une publication de l’Héritier et s’initie à la méthode de la gravure au pointillé auprès de Francesco Bartolozzi, graveur du roi George III. L’autre rencontre d’importance pour Redouté est celle de Gérard Van Spaendonck (1746-1822).

Issu d’une famille de peintres des Pays-Bas, il s’installe à Paris en 1770. Son art accompli de la miniature le fait remarquer, il succède en 1780 à Madeleine Basseporte à la fonction de « Peintre du roi pour la miniature » chargé de peindre chaque année sur vélin vingt plantes du Jardin du roi à destination de la collection royale, tout en étant « Professeur de peinture de fleurs » au Jardin du roi. Il a commencé à pratiquer la difficile technique de l’aquarelle sur vélin et l’enseigne à Redouté, rencontré vers 1785. Trois ans plus tard, Redouté est si habile, que son maître lui demande de participer à l’exécution des vélins de la Collection du roi, pour qu’il puisse se consacrer pleinement à la peinture de chevalet.

 

Redouté peintre des vélins de la Collection du Muséum

La Collection des vélins du roi est née avec Gaston d’Orléans, qui fait reproduire ses fleurs au château de Blois par le « peintre en miniature » Nicolas Robert (1664-1685). Il lègue ses vélins botaniques à son neveu Louis XIV, inaugurant ainsi une tradition royale qui se poursuivra jusqu’à la Révolution. En juin 1793, le Jardin du roi devient le Muséum national d’Histoire naturelle. On décide de conserver et de poursuivre la Collection, devenue nationale, avec un artiste sélectionné par concours. Le talent de Redouté est tel qu’il est primé.

Pierre-Joseph Redouté. Les liliacées. Paris : Chez l’Auteur, Impr. de Didot Jeune, 1805-1816 The New York Public Library. Digital Collections. dd33ad90- c5fa-012f-364c-58d385a7bc34 « Dianella ensifolia » in PierreJoseph Redouté. Les liliacées

 

Redouté peintre, graveur, éditeur traverse les époques

Vers 1760, naît une véritable fièvre de découverte. Chaque expédition maritime embarque un savant et son dessinateur.

UN ART PROCHE DE LA MINIATURE

Le vélin est obtenu à partir d’une peau de veau mort-né épilée, poncée, blanchie et rendue presque translucide. Redouté, armé d’une loupe, trace son dessin au crayon graphite, à la plume ou au pinceau. Pour la couleur, il adopte l’aquarelle. Chaque image de la Collection royale mesure 46 cm × 32 cm, elle est encadrée d’un filet d’or tracé au pinceau, que Redouté supprimera pour tous ses recueils. Il dessine d’après des plantes sèches ou fraîches et en multiplie des copies ou des variantes. Il exécute plus de 600 vélins de la Collection, jusqu’à sa mort. 

Les botanistes nomment les plantes récoltées et les classifient selon le système binominal de Linné. Ils exigent des dessinateurs une précision scientifique. Pendant la période révolutionnaire, par l’entremise de L’Héritier, Redouté est sollicité pour de nombreuses publications des savants Lamarck, La Billardière et Desfontaines. Il reproduit l’image peinte sur vélin, support traditionnel en botanique, en la gravant au pointillé sur une plaque de métal. Il incise des points avec une roulette pour obtenir un dessin et des ombres. Il applique ensuite toutes les couleurs simultanément avec un tampon de chiffon. Les recueils, souvent retouchés à l’aquarelle, sont imprimés page par page et paraissent en fascicules et par souscription, sur une durée de plusieurs années.

À partir de 1798, les 187 aquarelles de son premier chef-d’œuvre, l’Histoire des Plantes grasses sont accompagnées des textes du jeune botaniste suisse Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841). Le succès éditorial est immédiat. La Révolution apporte un grand changement: à partir de 1792 exposer au Salon n’est plus réservé aux académiciens, et la peinture de science naturelle est reconnue comme un genre à part entière. De 1793 jusqu’à l’année de sa mort, Redouté expose des grandes compositions florales dans la tradition hollandaise, presque toujours aquarellées sur vélin. Il applique au revers du support une feuille de métal argenté pour obtenir une luminosité accrue.

– Gauche : Pierre-Joseph Redouté. Erica Fulgida. 1813. Aquarelle avec rehauts de blanc sur vélin, 17,2 x 11,5 cm. Legs de Catherine G. Curran, 2008. Licence : Domaine public. Source : The Metropolitan Museum of Art, New York
– Centre : Pierre-Joseph Redouté. « Magnolia Soulagiana » in Annales de la Société d’Horticulture de Paris. A Paris : Chez Madame Huzard, 1827. Bibliothèque de la Société Nationale d’Horticulture de France. Fonds ancien
– Droite : Pierre-Joseph Redouté. « Rosa Indica Pannosa » in Les Roses peintes par P.-J. Redouté décrites et classées selon leur ordre naturel par C.-A. Thory. Tome Troisième. Paris : Chez P. Dufart, 1835 Bibliothèque de la Société Nationale d’Horticulture de France. Fonds ancien

 

Mais la technique de l’aquarelle, comme le genre de la peinture florale, reste encore considérée comme mineure et en 1825 sa candidature à l’Académie n’est pas retenue. Ce travailleur acharné exécute et vend tout au long de sa carrière des compositions florales plus petites, sans vases, avec des fleurs réunies en bouquets, comme cueillies dans un jardin. Il les apporte comme modèles lors des cours qu’il dispense chez lui et au Muséum. Pour Redouté, l’Empire constitue la période la plus heureuse et la plus féconde de sa vie, jusqu’à la mort de Joséphine Bonaparte en 1814.

Elle le nomme son « peintre de fleurs » et lui commande Le Jardin de la Malmaison, rédigé par le botaniste ÉtiennePierre Ventenat. Elle souscrit pour elle-même à douze recueils et en fait largement distribuer. Il illustre ensuite Description des plantes rares cultivées à Malmaison et à Navarre commenté par le botaniste Bonpland. Elle acquiert les 186 planches préparatoires du célèbre recueil Les Liliacées, publié de 1802 à 1816. Près de la moitié des commandes sont assurées par le couple impérial. Redouté, qui a la charge d’un atelier occupant 18 graveurs, édite ce dernier ouvrage à ses frais. Les soucis pécuniaires commencent avec l’effondrement de l’Empire en 1814.

 

La dernière période : Les Roses, les florilèges

Après la période 1800-1814, sommet de sa carrière artistique et de sa réussite sociale, Redouté s’attelle aux Roses, comptant sur le succès d’une fleur mise à la mode par l’impératrice. Son ami Claude-Antoine Thory rédige les textes. Trois éditions se succèdent de 1817 à 1835 avec un succès décroissant. Bien que soutenu par Louis-Philippe et Marie-Amélie, les difficultés financières s’accumulent. Sans se décourager, Redouté publie de nombreux florilèges qui rassemblent des images de ses précédents recueils en délaissant tout aspect scientifique. Désargenté, il cède progressivement à la facilité produisant des livres aisément vendables. Sa fille le retrouve le matin du 19 juin 1840, terrassé, le pinceau à la main.
« Il était dans une contemplation muette et presque solennelle en présence de ses divins modèles, il avait peur de les ternir, même d’un souffle, il les appelait les étoiles de la terre ; à force de les voir, de les admirer et les aimer, il en savait les noms, les parfums… […]… la fleur restait brillante et parée, elle restait entourée de son feuillage natif, de son innocente épine, de la mousse qui la recouvrait, elle gardait la goutte d’eau tombée du ciel ou l’insecte doré qui vivait dans son calice. C’était là pour notre peintre des miracles de tous les jours… » Éloge funèbre, Jules Janin, Le journal des débats, 18401.

Catherine de Bourgoing
Auteure, commissaire scientifique de l’exposition « Le pouvoir des
fleurs » Pierre-Joseph Redouté (26 avril-1er octobre 2017).

BIBLIOGRAPHIE
Le peintre et l’histoire naturelle, Madeleine Pinault, Flammarion, Paris, 1990
Redouté et son temps, Charles Léger, éditions Galerie Charpentier, Paris, 1945
Pierre-Joseph Redouté, le peintre des fleurs, Claudia SalviLa Renaissance du livre, Tournai, 1999
Le Pouvoir des fleurs, Pierre-Joseph Redouté, Catherine de Bourgoing et al. Paris musées, 2017

Extrait de Redouté et son temps, Charles Léger, éditions Galerie Charpentier, 1945, p. 109-110.