Michel Péna : la vraie nature d’un paysagiste

Ce qui guide Michel Péna depuis qu’il crée des espaces verts dans les milieux urbains du monde entier ? Un rapport jouissif avec le monde du paysage et la nature, reconnaît-il. Il nous dévoile sa passion au travers de ses réflexions et réalisations.

Le canal du nouveau cimetière paysager de La Baule (44), à gauche, et le Parc des paysages (parc VDNH) à Moscou la nuit, page de droite – © Péna Paysages

Très tôt, la passion de Michel Péna pour la nature l’a habité et ne l’a pas quitté. Né en 1955 à Bordeaux, fils de ferrailleur, il suit des études secondaires dans un lycée technique, puis entre dans une école d’architecture de sa ville natale. Certes, on y enseigne le dessin, matière qui le passionne, « mais il manquait une dimension nature ». À cette époque, il se pose beaucoup de questions et, à 20 ans, il prend son sac à dos pour faire un tour de France à pied. « Ce qui me plaisait était de marcher tout en admirant le paysage, une plongée sensuelle dans la nature. Ce fut ma première relation de jouissance et de plaisir intérieur. »

Versailles, l’école qu’il attendait

Le service militaire l’appelle en haute montagne. Malgré les difficultés, Michel prend le temps d’apprécier le paysage. N’ayant pas l’intention de reprendre l’architecture, il cherche une école avec une dimension écologique en plus de l’artistique. Il postule à l’ENSP, nouvellement créée et devient, en 1983, paysagiste DPLG. « Je peux alors faire du paysage mon métier. » Il y rencontre Christine, qui deviendra sa femme, « alors que, biologiste de formation, elle voulait devenir herboriste ».

Des maîtres influents

À Versailles, les programmes ne sont alors pas très fixés : « Même les professeurs ne savaient pas vraiment quoi nous enseigner! » Cela représente peut-être un atout, qui lui a permis de rencontrer des enseignants d’avis divers, parfois contradictoires. Parmi eux, trois maîtres ont marqué Michel Péna. Gilles Clément, « passionné par les plantes, amoureux du végétal, démontrait leur importance en rénovation urbaine ». Mais aussi Michel Corajoud pour qui « le travail du paysagiste doit être aussi important socialement que celui de l’architecte ». Enfin, Bernard Lassus, avec un discours porté par une réflexion philosophique : le paysage, nouveau domaine de création. Son discours : « Il faut dépasser l’objet au profit de l’environnement. »

Inspiré par les rencontres

Le lieu où Michel Péna installe ses premiers bureaux, pour l’agence qu’il a créée avec sa femme Christine et François Brun, n’a pas été sans impact sur son parcours. Il s’agit des anciens magasins généraux, au bord du canal de l’Ourcq, à Paris, réhabilités en pépinière d’entreprises. De nombreux artistes y sont installés, que Michel côtoie. « Ces différentes rencontres ont été une source d’inspiration. » Hélas, un incendie ravage les bâtiments en 1990 et l’agence doit trouver de nouveaux locaux dans un autre quartier.

Premier jardin artificiel

Les réalisations de Michel Péna sont nombreuses et se rencontrent dans le monde entier. Son lieu de prédilection demeure la ville. « J’ai beaucoup travaillé sur concours. » Rien qu’à Paris, il a réalisé plus de trente hectares d’espaces verts ! Sa première œuvre d’envergure en France est, avec François Brun, le jardin Atlantique posé sur la gare Montparnasse, après avoir gagné le concours en 1987. « Pour ce jardin, nous étions proches de la philosophie de Bernard Lassus. J’ai essayé de le dessiner en fonction de son contexte. » Le nom Atlantique évoque la région desservie par le TGV. Le tracé fait allusion à la mer, aux vagues. «

Ce jardin n’est pas qu’une végétalisation et il associe plusieurs univers. » Ces univers sont représentés par le minéral sous toutes ses formes comme les murs, les sols, ou par l’usage du bois également, pour les passerelles, ou encore par la présence d’œuvres d’art contemporaines. « C’était l’un des premiers jardins artificiels dans Paris. Nous avions alors 30 ans. Jacques Chirac, maire à l’époque, s’est étonné de notre jeunesse face à cette réalisation d’une telle ampleur! » Aujourd’hui, Michel Péna est fier de son œuvre.

 

Paysage sauvage

Un autre chantier qu’aime évoquer Michel est le parc des Guilands, à Montreuil près de la Porte de Bagnolet (93), sur 20 hectares, fruit d’une réflexion sur la place de la nature. « Sur ce parc, nous avons créé une dualité extrême: d’un côté, une partie grand balcon, de 24000 m² de pelouses, avec une vue exceptionnelle sur Paris. De l’autre, une partie introvertie, sauvage, qu’il était dangereux d’ouvrir au public vu la fragilité du sous-sol truffé d’anciennes carrières de gypse. »

Le parti pris a été de créer un paysage inaccessible mais visible depuis un ponton qui le traverse, ne nécessitant quasiment pas d’entretien. Mais bien d’autres réalisations font la fierté de Michel.

 

Succès de la promenade du Paillon

Un de ses chefs-d’œuvre récents, réalisé avec son équipe, est la promenade du Paillon, à Nice (06), lauréate des Victoires du paysage 2014*. Le Paillon est un cours d’eau qui séparait la ville en deux : les quartiers anciens et la ville nouvelle du XIXe siècle. Transformé au fil du temps, le lieu ne présentait plus aucune cohérence et avait notamment été recouvert au profit de la circulation des voitures. « Nous avons dû recoller les morceaux des territoires démembrés. » Il s’est agi de repenser la ville, en se démarquant de la plage ou de la Promenade des Anglais afin d’attirer du monde au centre de la cité. « Nous avons voulu édifier un grand parc urbain en y apportant toute la sensualité de la nature. » (cf. l’article dans Jardins de France n° 635 « Mettre en scène la ville par le paysage : la promenade du Paillon à Nice »). Cette promenade constitue un succès : plus de deux millions de visiteurs l’ont arpentée en 2017.

LA NAISSANCE DE « Fondation PaysSages »

« Le paysage est l’espace le plus pertinent pour engager des actions en faveur de l’écologie par la culture. » Cette phrase de Michel Péna, son fondateur, figure sur la page d’accueil du site internet de Fondation PaysSages. L’objectif de la fondation est de « créer un laboratoire visant à apporter des solutions concrètes aux questions environnementales, en reliant approche artistique et recherche scientifique. » Michel Péna veut y regrouper de grands créatifs, des penseurs, des scientifiques. Il a déjà reçu l’adhésion d’Edgar Morin, d’Érik Orsenna. Il souhaite rallier Nicolas Hulot, dont le discours est proche des objectifs de la fondation, et bien d’autres encore. C’est l’abbaye de Roseland « offerte » par le maire Christian Estrosi, au centre de Nice, qui accueillera la Fondation PaysSages.
Tous les détails sur: www.fondationpaysages.org

Le bonheur de la biodiversité

Toutes ces réalisations illustrent la préoccupation de Michel Péna: l’intégration urbaine. « Il faut arrêter de bétonner les villes et créer un milieu vivant en synergie et en harmonie avec la culture des hommes », la fameuse « troisième nature », concept de Lassus. « La nature première est la nature sauvage; la seconde est la nature transformée pour l’exploiter (Cicéron); la troisième serait celle en harmonie avec les hommes, une relation amoureuse que je cherche tout le temps. » Et d’avouer que « l’arbre est un être poétique fantastique! »

À 63 ans, Michel Péna nourrit encore de grands projets. Au niveau agence, il laisse la main pour se consacrer davantage au rôle de conseil auprès des villes. Son discours : la revégétalisation, le retour vers une cité avec davantage de biodiversité, plus tolérante, plus ouverte. « La biodiversité apporte également du bonheur, de la poésie. Pour bien vivre sa ville, il faut l’aimer et ce, physiquement aussi! » Ce message, il le fait déjà passer lors de multiples conférences en France et à l’étranger. Il veut le transmettre aussi via la « Fondation paysage » qu’il est en train de créer (cf. encadré). « Ce qui me guide est la beauté de la planète, comme force vitale. » En tant que paysagiste, Michel est heureux de voir le temps passer car il lui permet d’assister à l’évolution de son œuvre, lui qui a passé sa vie à planter… Sa récompense : « Voir le sourire des gens sur un lieu que l’on a créé.»

Jean-François Coffin
Journaliste, membre du comité de rédaction de Jardins de France