L’iris : une fleur prisée des peintres

À l’instar de la rose, de la pivoine ou de l’orchidée, pour ne citer qu’elles, l’iris a, de tout temps, inspiré les artistes du monde entier, et plus particulièrement les peintres.

Iris, dans la mythologie grecque, est la messagère des dieux. Représentée sous les traits d’une gracieuse jeune fille, l’arcen-ciel constitue son symbole. Voilà pourquoi elle donne son nom à cette fleur aux couleurs chatoyantes. De l’Antiquité à nos jours, déjà fleur sacrée en Égypte, l’iris que ce soit dans la représentation botanique, en bouquets ou en pleine nature demeure un incontournable du monde de la peinture.

Helleborus orientalis – © A. Le Borgne. Les photos ont été prises au Jardin du Goarem, à Briec-de-l’Odet (29).

L’iris et l’illustration botanique

Robert, Nicolas. Iris d’Espagne. Vélin. Planche : Plantes, 11, Folio : 50. Paris, Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), bibliothèque centrale. Photo (C) Muséum national d’Histoire naturelle, Dist. RMN-Grand Palais / image du MNHN, bibliothèque centrale

Dans le manuscrit du XVIe siècle, Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne, illustré par l’enlumineur Jean Bourdichon, parmi les trois cent trente-sept plantes qui ornent minutieusement les textes, figure un iris jaune pseudo acore. Un papillon azuré butine sa fleur, une chenille s’enroule sur sa tige dont un escargot amorce l’ascension. Sensiblement à la même époque, Albrecht Dürer réalise de nombreuses aquarelles. Une reproduction grandeur nature d’iris, conservée au Kunsthalle de Brême (Allemagne), lui est attribuée. Ce dessin rehaussé à la gouache fait partie de toute une série de plantes dont la célèbre « Grande Touffe d’herbes ». Le XVIe siècle voit également l’introduction d’illustrations dans les ouvrages sur le monde végétal. L’Hortus Eystettensis de Basilius Besler (1613) présente 1 084 espèces de végétaux sur quatre saisons dont, au printemps et en été, 37 iris rhizomatheux et bulbeux, plusieurs par planche et parfois accompagnés d’autres fleurs : sabot de Vénus, julienne, lys, ophris, glaïeuls, sceau de Salomon et ail ornemental. Bien que la justesse botanique soit contestable, transparaît une véritable volonté d’harmonie dans la composition et le choix des couleurs.

Maria Sybilla Merian (1647 1717), formée entre autres par le peintre de fleurs néerlandais Abraham Mignon (1640-1679), exploratrice et artiste reconnue de son vivant, multiplie les observations d’après nature et peint deux remarquables planches d’iris dans ses « livres de fleurs ». Dans la très riche collection des Vélins du Muséum d’Histoire naturelle, Nicolas Robert (1614-1685) a signé une magnifique planche de trois iris, toute en nuances. Conservé à l’Osterreichische Nationalbibliothek, son « Carnet de croquis B » permet de comprendre sa démarche artistique grâce à une esquisse en noir et blanc d’un iris avec ses annotations de couleurs. On ne peut parler de l’illustration botanique d’iris sans mentionner Pierre-Joseph Redouté (1759-1840) dont l’ouvrage Les Liliacées ne comprend pas moins de 37 planches d’iris à l’aquarelle parfois agrémentées de détails au crayon.

 

L’iris à l’honneur dans les compositions et bouquets

Osias Beert (1580-1623), Blütenstillleben mit Flechtkorb und Vase – Nature morte de fleurs avec panier en osier et vase.
Durant les XVIIe et XVIIIe siècles, la peinture de fleurs en Flandres et en Hollande s’avère l’art de spécialistes issus parfois d’une même famille, comme celle d’Ambrosius Bosschaert (1573-1621), ou d’une même ville, comme Anvers, berceau d’une grande majorité de peintres de fleurs. Tout droit sorties de leur imagination, ces artistes élaborent de savantes compositions, élégants florilèges de fleurs rares pour l’époque oubliant les saisons et défiant les lois de l’équilibre, véritables défis de virtuosité. Est-ce dû à sa silhouette très particulière ou à sa symbolique, l’iris se détache souvent au sommet de ces immenses bouquets.

On doit à Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625), l’un des précurseurs dans cette voie, de nombreux tableaux de fleurs très colorés. Ses descendants poursuivront la tradition de la peinture de fleurs. Osias Beert (1580-1623) a aussi largement contribué au développement originel des natures mortes de fleurs et plus particulièrement de la nature morte de fleurs dite « complexe », qui combine les végétaux dans plusieurs récipients au sein d’un même tableau. Comme bien d’autres peintres, il répète souvent les motifs, parfois aussi de grandes parties d’une composition dans plusieurs de ses tableaux.

À la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle, Gérard Van Spaendonck (1746-1822) est l’un des premiers peintres néerlandais à introduire en France la peinture florale. Parmi ses nombreux élèves on peut citer Pierre-Joseph Redouté, Jan Frans Van Dael, Pancrasse Bessa…

Entrons dans le XXe siècle avec Paul Cézanne (1839-1906), qui compose des natures mortes et des bouquets très rustiques. Il signe une huile sur toile où figure, traité par larges touches, un bouquet surmonté de deux iris, dressé dans un vase bleu uni, posé à côté d’une assiette, d’un flacon et de trois pommes. Dans la ligne de Cézanne, Pierre Bonnard (1867-1947), un des moteurs du mouvement nabi, le dit luimême : « Le tableau est une suite de taches qui se tiennent entre elles. » Sa toile de 1920 « Iris et Lilas » illustre parfaitement ses paroles tant les fleurs deviennent difficilement identifiables.

 

En pleine nature

Comment évoquer l’iris sans aborder l’art de l’estampe japonaise appelée ukiyo-e, que l’on pourrait traduire par « monde flottant », ce qui évoque le fait de savourer l’instant présent ? La gravure sur bois utilisée pour ces estampes privilégie le trait et les aplats, d’où un art stylisé sans ombre ni perspective, où la composition déstructurée et asymétrique jouant avec les échelles bouleverse la notion d’espace. Les maîtres de l’estampe de la fin du XVIIIe siècle, et surtout du XIXe, trouvent souvent leur inspiration dans des sujets tirés de l’observation de la nature (kacho-ga). Au Japon, l’iris est célébré au mois de mai. Riche de symboles, il représente le printemps, la fécondité, la nostalgie mais aussi la virilité et les samouraïs, par sa feuille en forme de sabre.

Le musée Nezu de Tokyo conserve d’Ogato Kori (1658-1716) la fameuse paire de paravents aux iris. Sur fond d’or, huit bouquets d’iris très stylisés se détachent, rythmant la surface par leur composition échelonnée. Katsushika Hokusaï (1760-1849) compose une série de dix estampes dite des « Grandes Fleurs ». Dans l’une d’elles, il pose une vigoureuse gerbe d’iris sur un dégradé évoquant le ciel et l’eau et dans laquelle évolue une sauterelle. Utagawa Hiroshige (1797-1858) dans son « Jardin d’iris à Horikiri » illustre parfaitement l’illusion de perspective par une superposition de plans à différentes échelles.

 

Revenons en France, au jardin de Claude Monet (1840-1926),
initiateur de l’impressionnisme, qui, outre ses célèbres nymphéas, comprend de larges plates-bandes d’iris que le peintre se plaît à représenter. Sur plusieurs clichés, on le voit d’ailleurs poser devant ces parterres. Vincent Van Gogh (1853-1890), certainement influencé par l’art japonais nouvellement introduit en Europe, tombera lui aussi sous le charme des iris, dont il orne plusieurs toiles de sa touche si particulière, annonçant le fauvisme.

Plus près de nous, inspiré du Pop Art et de l’expressionnisme abstrait, Walasse Ting (1928-2010) né à Shangaï, actif à Paris puis à New York et à Amsterdam, dans son tableau « Les iris jaunes », brosse, d’un trait énergique et spontané, mêlant encre et couleur pure, un champ d’iris à peine reconnaissable.

Conclusion

Il est difficile en quelques lignes de visiter tous les peintres et toutes les œuvres qui, au fil des siècles, ont été inspirés par cette fleur envoûtante. De nos jours encore, de très nombreux peintres essaient de capter la magie qui se dégage de ses ondulations et de ses couleurs. L’iris gardera sans doute toujours pour lui, au cœur de ses trois pétales dressés, comme une part de mystère, peut-être le secret de son attrait.

À lire

Michèle Bilimoff (2011,2005), Promenade dans les Jardins disparus, Les plantes au Moyen Âge d’après Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne. Éditions Ouest-France, Rennes, 143 p. Gérard G. Aymonin (2002), L’herbier de Basilius Besler. Bibliothèque de l’image, Paris, 79 p. Aline Raynal-Roques et Jean-Claude Jolinon, Les Peintres de Fleurs, les vélins du Muséum. Bibliothèque de l’image, Paris, 131 p. Petra-Andrea Hinz et Werner Dressendörfer, (2000), PierreJoseph Redouté, The Lilies. Taschen, Köln, 494 p.

WEBOGRAPHIE

http://expositions.bnf.fr/japonaises/