Les lianes dans les écosystèmes naturels
On pense « liane » et l’image apparaît d’une forêt à végétation exubérante avec Tarzan qui circule d’arbre en arbre : est-ce une mauvaise approche des lianes ?
Dans les forêts, les lianes représentent 2 500 espèces réparties dans 90 familles. De la petite plante herbacée (garance, gaillet-gratteron, comestible et médicinale) au rotin (arécacées, des palmiers grimpants aux lianes boisées, chacune de 300 à 400 mètres et qui peut atteindre 1 000 mètres) dont on faisait les cordes et des meubles avec les éclisses… De surcroît, le rotin produit des fruits, similaires aux agrumes, appréciés des primates et sources d’une résine rouge (sang-de-dragon).
Les lianes sont essentiellement répandues dans les forêts tropicales humides. Plusieurs dizaines, parfois plus d’une centaine de lianes (de plusieurs espèces différentes) sont présentes par hectare. Quels rôles jouent-elles ? Ou du moins quel rôle leur donne-t-on ?
Elles sont bénéfiques ou néfastes : la balance est instable selon l’écosystème et la façon de voir les choses. Il est probable que plusieurs de leurs rôles sont méconnus, car on en sait très peu sur leur croissance et leur métabolisme.

Bénéfices des lianes
Dans une forêt tropicale, les lianes structurent la forêt en étages de végétation, et nombre d’animaux – mammifères, batraciens et reptiles, insectes et arthropodes – les utilisent comme vecteurs de déplacement (comme Tarzan, mais… n’essayez pas de le suivre !). Sans elles, la forêt serait un monde vide tant elles permettent une diversité alimentaire par leurs fruits mis à portée de bouches. Certains animaux se déplacent pour suivre la maturité des fruits sans avoir à descendre sur le sol – risque vital – pour les atteindre. Les lianes montent pour chercher la lumière et épanouir leurs frondaisons qui seront alors visibles et accessibles aux animaux qui disperseront leurs fruits et graines. Elles ont donc engendré des systèmes d’accrochage divers par enroulement (dextrogyre et lévogyre), par accrochage (vrilles, crochets y compris épines, ventouses, crampons, flagelles pour le rotin… très épineux), par une croissance rapide qui leur permet de cheminer entre les branches et de passer d’un arbre à un autre par les rameaux explorateurs. On a remarqué qu’à volume égal de frondaison les lianes produisaient plus de fruits que les espèces arbustives. Pensez au lierre, clématite, smylax, poivrier, vignes, ronces, cynorrhodons. Les oiseaux ainsi qu’une large entomofaune pullulent sur le lierre et la vigne vierge en hiver, le gratteron produit des milliers de fruits très vite dispersés et consommés par divers animaux et oiseaux.
Évidemment, on a exploité les ressources des lianes en les sortant de leurs écosystèmes naturels. Par la domestication, on a profondément modifié leurs relations avec l’environnement, et dès lors, leurs propriétés, qui leur permettaient de s’adapter aux milieux forestiers peuvent entraîner des inconvénients. Qui connaissait le milieu naturel du rotin ? Le poivre et la vanille sont plus familiers.
Les lianes, néfastes
Néanmoins, nous ne vivons pas en forêt tropicale – du moins pas encore – alors voyons les lianes en forêts tempérées.
Elles priveraient les arbres de ressources pour une meilleure croissance et un meilleur stockage du carbone. C’est, évidemment, un point de vue anthropocentrique, car lorsqu’elles sont boisées, elles stockent autant que les arbres, si ce n’est qu’elles se décomposent plus rapidement. Les épines, (rotins, églantier) sont dangereuses (habits spéciaux pour récolter le rotin). Quand une grimpante s’attache ou s’accroche, elle peut abîmer le support (crépi, bois) et donc apparaître néfaste, mais personne n’a obligé à la planter, et il fallait réfléchir avant, alors elle est condamnée. Combien d’arbustes et d’arbres disparaissent ainsi chaque année, car plantés trop près d’une fenêtre, d’un mur, d’une clôture, d’un étendoir, d’une pergola ? Pourtant le but recherché était bien d’assurer une couverture végétale, mais la façon de grimper ne plaît plus ou pas, ou encore elles sont – quelle horreur ! – le support de rats, lérots, muscardins ou loirs. Elles favorisent aussi les insectes qui viennent se nourrir. Et, horreur suprême, il y a des guêpes, des frelons jaunes, et des araignées près de nos fenêtres !
Si les lianes jouent un rôle méconnu dans les tropiques, sous nos latitudes, depuis des siècles, elles signifient un rapport avec le serpent (port spiralé, tige volubile, car sans attache) et donc le mal c’est-à-dire le « diable ». Dans l’Europe du Nord, une liane de chèvrefeuille (Lonicera periclymenum) était utilisée pour entourer une dépouille, car elle neutralisait les sorcières. On trouvera dans la littérature maints exemples de ces pratiques. De nos jours, ces croyances persistent et font souvent sourire. Savez-vous, par exemple, que le bâton des pèlerins, spiralé et renforcé des sillons creusés, voulait détourner les maléfices de son propriétaire ? Dans les fermes, on voyait des guirlandes tressées qui, disait-on, servaient à éloigner le mauvais sort à l’entrée des étables, car elles protégeaient les vaches et empêchaient le lait et le beurre de tourner. Les petits mammifères qui bénéficient des passerelles des lianes étaient aussi associés à ces maléfices (muscardins).


Les lianes sous nos latitudes
Dans nos forêts et garrigues, le chèvrefeuille est effectivement très présent, et de nos jours, ses propriétés maléfiques sont pratiquement oubliées. Naturellement, la spirale se produit quand le chèvrefeuille s’enroule autour d’une tige dressée (noisetier, arbuste, baliveau…). Il n’a aucune attache, c’est la spirale de la tige qui lui permet de progresser vers la lumière. Les tiges, fines et nombreuses, peuvent atteindre jusqu’à quatre mètres de long.
La clématite (Clematis vitalba), encore bois fumant, a de plus grosses tiges, jusqu’à 4-5 cm de diamètre. Elles sont moins nombreuses, mais beaucoup plus longues, puisqu’elles vont jusqu’à 40 mètres et les graines, très nombreuses, n’ont pas de dormance, et donc ne se stockent pas d’une année sur l’autre.
La vigne sauvage (Vitis vinifera subsp. sylvestris ou Lambrusque) se reconnaît au moment de la floraison au fait que l’individu est soit mâle soit femelle, assez rare actuellement, mais très présente dans le passé. Les lianes peuvent atteindre 50 mètres et 1 à 6 cm de diamètre, elles sont résistantes et très aériennes. Les oiseaux et bien d’autres animaux en raffolent pour s’y réfugier et se nourrir.
Avec le houblon (Humulus lupulus)1, on retrouve le mythe du diable, ses divers noms l’attestent : le bois du diable, la couleuvrée septentrionale, la vigne du nord ou la salsepareille indigène. L’espèce endémique et le houblon introduit d’Amérique s’hybrident. Il est reconnaissable à ses feuilles lobées et aux cônes (fleurs femelles ou strobiles) fructifères odorants (farine qui s’échappe des cônes : lupulin), il n’existe pas au Midi, du fait de ses exigences en humidité. On connaît ses usages en cuisine (amertume, jets de houblons, confiture) et, en médecine, ses effets sédatifs pour sommeil et anxiété.

Quant au Smylax aspera, en fait il y a de très nombreuses espèces, toutes aussi armées les unes que les autres, on l’appelle aussi raisin pour chien et surtout salsepareille mais, bien que popularisée par les Schtroumpfs, elle est toxique et même dangereuse. Néanmoins à l’automne ses fleurs embaument : on la sent avant de la voir ! Elle grimpe par des vrilles, mais méfiez-vous de ses épines (tiges et feuilles) qui lacèrent aisément les chairs quand on traverse les fourrés. Elle est utilisée comme médicament, pour soigner grippe, rhumatismes, maladies de peau et syphilis.
Le tamier commun (Dioscorea communis) est de la famille des ignames. Ses noms sont éloquents : haut liseron, racine-vierge, vigne noire, herbe aux femmes battues, raisin du diable ou sceau de Notre-Dame. Dans le Midi, c’est la réponse, on prononce répountchou. Les jeunes pousses sont âcres et irritantes. Ses propriétés médicinales sont connues depuis les Grecs. En dehors de ces usages, les jeunes pousses sont consommées comme des asperges dans le Midi.
Quant aux asperges (Asparagus acutifolius) sauvages, si tendres et délicieuses, elles produisent un nombre inimaginable de fruits. Méfiez-vous de leurs épines et des buissons impénétrables qu’elles constituent en sous-bois. Les lianes sèches sont très solides.
La bryone dioïque (Bryonia dioica) est une espèce vivace à grosse racine de la famille des cucurbitacées. Le navet du diable passe pour augmenter la tolérance à l’alcool. On lui accordait des pouvoirs protecteurs et on la plantait autour des fermes pour protéger les cultures et les animaux domestiques. Néanmoins les baies rouges s’avèrent toxiques. Ainsi leur ingestion peut provoquer vomissements et diarrhées, voire la mort. Mais c’est aussi une plante réservoir de différents virus que l’on retrouve sur des cultures de cucurbitacées (concombre, courgette, melon…).
1 Le houblon sauvage a été classé selon la morphologie des feuilles et la répartition géographique en cinq variétés taxonomiques : var. lupulus pour le houblon européen, var. cordifolius pour le houblon japonais et var. neomexicanus, pubescens et lupuloides pour le houblon nord-américain.