Les fleurs dans l’art : une valeur forte, un symbole indémodable
De la Préhistoire à aujourd’hui, les fleurs ont inspiré les artistes et les créateurs de tous bords, sensibles à leur symbolisme ou tout simplement à leurs palettes de couleurs. Elles emplissent la littérature, la peinture, la musique (opéras, chansons et morceaux classiques), mais aussi la mode et l’art religieux, ou encore la publicité, et même la politique. Petit florilège évoquant cette place de choix.
Recenser la figuration des fleurs dans les peintures relèverait de l’impossible. Dans le précédent numéro de Jardins de France, le sculpteur Jean-Michel Othoniel dénombrait que le mot « fleur » figurait dans les notices de plus de cinq mille œuvres recensées par les différents conservateurs du Louvre ! On doit à cet artiste deux livres de référence sur ce sujet : L’Herbier merveilleux – Notes sur le sens caché des fleurs dans la peinture, et L’Herbier merveilleux – Notes sur le sens caché des fleurs du Louvre, édités chez Actes Sud en 2015 et 2019.

Les fleurs ont séduit à toutes les époques
En 2022, le site Artsper Magazine consacrait un article aux œuvres d’art florales. Les fleurs, symbole de fertilité, de rajeunissement et de reproduction, occupent le devant de la scène artistique depuis la nuit des temps, rappelait-il. Certaines des peintures les plus connues au monde représentent des fleurs, comme Les Tournesols de Van Gogh ou Les Nymphéas de Monet. La plate-forme de vente en ligne d’art contemporain a sélectionné huit œuvres à connaître absolument, des représentations de l’âge d’or hollandais aux sculptures florales modernes.
Le Musée des Arts décoratifs, à Paris, consacre plusieurs salles à l’Art nouveau. Les motifs floraux y sont à l’honneur : orchidée, rose ou coquelicot sont régulièrement représentés, mais l’iris occupe également une place de choix, lui qui avait la capacité d’accompagner l’âme des morts, selon les croyances de l’Antiquité.
Les premières images de vases remplis de fleurs coupées datent du XIIIe siècle. Dans une conférence donnée en début d’année, l’historien Dominique Garrigues relatait que les invalides de l’hôtel fondé par Louis XIV en 1670 furent sollicités pour orner les livres liturgiques de la chapelle royale de Versailles. Conservés à la Bibliothèque nationale de France, ces trésors contiennent de délicates lettrines enluminées, des culs-de-lampe en bas des fins de chapitres, et de jolis paysages fleuris, avec notamment de grands vases de fleurs occupant toute la page. Ces fleurs rappellent les grandes compositions de Nicolas Robert, qui fut le plus célèbre des peintres de fleurs du XVIIe siècle.
Les fleurs dans l’art s’exposent avec succès
Faire une sélection dans ce foisonnement, c’est ce qu’ont réussi des organisateurs d’expositions récemment proposées en France, dédiées aux fleurs dans l’art.
Le musée des impressionnismes de Giverny (Eure) a proposé fin 2023 l’exposition Flower Power*, qui évoquait le pouvoir des fleurs de l’Antiquité à nos jours. Quelle est la symbolique de la fleur au fil des siècles ? Au-delà de l’esthétisme et de la poésie, quels messages les artistes ont-ils cherché à faire passer grâce au motif floral ? Pour ébaucher une réponse à ces questions, cette exposition rassemblait une centaine d’œuvres, peintures, sculptures, photographies, estampes, livres, objets d’art, robes de créateurs, œuvres contemporaines et installations spécialement conçues pour les galeries du musée.


Un an après, l’exposition Rosemania à l’abbaye de Saint-Riquier, organisée par le Conseil départemental de la Somme, était plus précisément consacrée au monde de la rose. Elle a été prolongée jusqu’à fin mars 2025, pour cause de succès, témoignant de l’engouement du public pour ce thème mythique. La rose y était évoquée à travers plus de 300 œuvres d’art : peintures et sculptures, photographies et cartes postales, mobilier et tapisseries, objets de culte, de beauté, créations de couturiers…
La mode est une importante utilisatrice du thème floral. Là aussi, de récentes rétrospectives ont exposé des créations fleuries : « Les Fleurs d’Yves Saint-Laurent », dans le musée parisien installé dans l’hôtel particulier du couturier ; « Du Cœur à la main », l’exposition consacrée aux pièces uniques des stylistes italiens Domenico Dolce et Stefano Gabbana, pour la réouverture du Grand Palais ; ou encore « Au fil de l’or », au musée du Quai Branly – Jacques Chirac, avec la collaboration de la créatrice de mode chinoise Guo Pei.
Des symboles forts dans la littérature
La Tulipe noire, Le Lys dans la vallée, Le Nom de la rose, La Dame aux camélias, Les Fleurs du mal ou encore À l’Ombre des jeunes filles en fleurs… La littérature regorge de fleurs, dans les titres, les thèmes, les évocations.
Dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry, la rose représente l’amour : belle et parfumée, mais aussi fragile et compliquée. Dans L’Écume des Jours de Boris Vian, les nénuphars qui poussent dans les poumons de Chloé évoquent la tristesse, la mort, la difficulté de l’amour. Et les brassées de fleurs que son mari Colin va lui offrir, en espérant la guérir, n’arrêteront pas cet envahissement.
Dans la préface du livre L’Herbier de Marcel Proust de Dane Mc Dowell (Flammarion, 2017), Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, dénombre plus de 600 noms de plantes dans l’œuvre du romancier, pour beaucoup des fleurs de la campagne et des jardins, mais aussi des fleurs de bouquets.
Dans son célèbre portrait peint par Jacques-Émile Blanche en 1892, Marcel Proust porte une fleur blanche à la boutonnière, et les suppositions sont allées bon train. Est-ce une orchidée ? Un gardénia ? Un camellia ? Certainement cette dernière, une fleur sans parfum, sinon il ne l’aurait pas tolérée, affirmait sa dévouée servante Céleste Albaret.
Une fleur sans parfum, c’était aussi la raison du choix de Marie Duplessis qui était atteinte de phtisie, l’héroïne d’Alexandre Dumas Fils dans sa Dame aux camélias : une fleur blanche quand elle est disponible pour ses amants, rouge quand elle est indisposée. Signalons à cette occasion que c’est lui qui orthographia le premier par erreur « camélia » cette plante que Linné avait prévu d’écrire « camellia ».


Des emblèmes pour les politiques et les publicistes
La fleur est une vedette incontestable dans l’art, mais aussi dans la politique ou la publicité.
Au début des années 1970, la rose tenue dans un poing fermé devient le nouveau symbole du Parti socialiste, dessiné par l’illustrateur Marc Bonnet. Le poing pour le combat, la rose pour le bonheur… « La rose, ce n’est pas facile, on s’y écorche les doigts, mais c’est beau et en même temps cela élève le cœur », expliquait François Mitterrand, alors premier secrétaire du parti. D’ailleurs quand il devient président de la République en 1981, c’est avec deux roses à la main qu’il pénètre au Panthéon le soir de son investiture pour se recueillir sur les tombeaux de Jean Moulin et de Jean Jaurès.
La fleur est aussi une figure emblématique de la publicité. Pour des parfums bien sûr, ou des chaînes de transmission florale, mais pas que… En décembre 2024, la Banque populaire lance une campagne, imaginée par l’agence Rosa Paris, pour célébrer l’entreprenariat, avec les fleurs pour métaphore. L’impact de l’entreprenariat local est comparé à celui d’une graine qui, une fois plantée, éclôt et se propage, transformant la ville en un champ de fleurs. Cet épanouissement des fleurs incarne ici l’esprit d’entreprise.

Quand fleurir est un art
Les fleuristes eux-mêmes élèvent l’assemblage des fleurs au rang d’art. Pour Frédéric Dupré, Meilleur Ouvrier de France, maître de cérémonie de la manifestation de Chaumont-sur-Loire « Quand fleurir est un art », organisée chaque automne depuis 2019, « la fleur apporte un message fort, une métaphore de la finitude, qui permet à chacun d’imaginer quelque chose ». C’est l’objet d’un autre article de ce Grand Angle.


* Cette appellation de Flower Power, rappelons-le pour les plus jeunes, était un slogan utilisé par les hippies des années 1960 et 1970, la fleur étant l’un des symboles de leur idéologie non violente.
Références
- L’Herbier de Marcel Proust de Dane Mc Dowell, éditions Flammarion, 2017.
- Connaissance des arts, les 20 plus belles fleurs de l’histoire de l’art, 2020.
- Le Bouquet dans la peinture, de Joséphine Le Foll, éditions Citadelles & Mazenot, 2023.
- Rosemania, une histoire de la rose, catalogue de l’exposition du Conseil départemental de la Somme, 2024.
- « Histoires croisées de la rose et de la mode », de Martine Normand-Roquesalane, article de Jardins de France n° 675, Hiver 2024.
- Conférence de Dominique Garrigues sur les chefs-d’œuvre enluminés du Grand Siècle, 2025.