Les couches thermogènes à la portée de l’amateur

Les couches chaudes, produites par les matières organiques, sont, pour le jardinier, une solution pratique pour pouvoir cultiver durant la saison froide et obtenir des fruits et légumes de qualité tout en « recyclant ».

 

Le fumier permettra de produire une couche chaude © Nippelsn - Pixabay

Qui n’a eu l’occasion de remarquer la chaleur produite par les fumiers d’étable ou de centres hippiques, rassemblés en tas et dégageant une vapeur bien visible ? De nombreuses matières organiques ainsi entassées produisent de la chaleur sous l’effet d’une fermentation microbienne anaérobie. Le processus n’a pas été compris avant l’époque pasteurienne, mais le jardinage en a maîtrisé l’utilisation d’une manière avérée depuis le XIIe siècle, comme l’atteste Le Livre de l’Agriculture d’Ibn-al-Awam, jardinier arabe d’Espagne. C’est au XVIe siècle que l’utilisation de couches chaudes se vulgarise en Europe septentrionale. Le Théâtre d’Agriculture d’Olivier de Serres et les premières Maisons Rustiques, de Charles Estienne puis Jean Liébaud, sont à ce sujet explicites.

Schéma en coupe d’un châssis pour couche chaude. La paille extérieure servira à isoler lors des périodes nocturnes froides ou pour porter de l’ombre en cas de grand soleil.

 

Une pratique connue dès le XVIe siècle

Georges Gibault, bibliothécaire de la SNHF de 1895 à 1941, nous rappelle l’origine du terme couches chaudes1 : « Dans nos régions, c’est au siècle de la Renaissance que l’on voit les jardiniers se servir des couches. La comparaison assez juste de ces lits de fumier, de forme rectangulaire, avec le meuble usuel nommé lit, leur en avait fait donner le nom… » Il nous confie encore : « Notre célèbre écrivain Rabelais était aussi un habile horticulteur. […] Dans une lettre datée du 15 février 1536, il annonce […] (à Geoffroy d’Estissac) un envoi de graines pour son château de Ligugé, en recommandant aux jardiniers de les semer sur couches en mars, et de les « armer de joncs » et de fumier léger lorsque la gelée serait à craindre. Les châssis vitrés n’existant pas encore, Rabelais ne connaît, pour abriter ses jeunes semis, que les nattes ou paillassons posés sur des piquets. » En effet, il n’était encore question que d’abris sommaires. Le châssis ouvrit de nouvelles et intéressantes possibilités. Ne dit-on pas qu’un ananas, cultivé ainsi, fut présenté au roi d’Angleterre Charles II, mort en 1685 ?

 

Déjà, avant 1664, le grand jardinier de Louis XIV, La Quintinie est le premier à cultiver l’asperge hors de sa saison pour la table du roi. Il pratiquait le forçage sur couches et sous châssis et servait l’asperge à partir de décembre. Les planches d’asperges chauffées produisaient assez abondamment pendant quinze jours ou trois semaines et, dit-il, « afin que le Roi ne manque pas d’avoir tout l’hiver ce met nouveau […], d’abord que les premières planches se mettent à donner, je commence à réchauffer autant de nouvelles de trois semaines en trois semaines jusqu’à la fin d’avril ». Aux XVIIIe et XIXe siècles, les couches chaudes ont permis la culture de l’ananas, qui fut si recherché des classes aisées et si rémunérateur qu’Honoré de Balzac, toujours à l’affût d’une fortune insaisissable, avait eu l’intention d’en planter dans sa propriété des Jardies, à Sèvres, et d’ouvrir un magasin à Paris. Il y renonça, heureusement pour lui! (2*)

Les couches chaudes, comment ça marche ?

Dans la pratique, de nombreuses matières organiques sont susceptibles de produire une fermentation thermogène. C’est ce que nous détaille Gressent dans son ouvrage Le Potager moderne, paru en 1863, à la grande époque de la traction animale et donc de la disponibilité des fumiers (3*). Il cite avec force détails les avantages et les inconvénients du fumier de cheval, d’âne et de mulet, de vache, de lapin et de porc, des déchets de laine, des feuilles tombées, de la mousse, des tontes de gazon, etc.

Le fumier, l’une des bases pour des couches chaudes © Franck Barske – Pixabay

La question étant de savoir combien de temps la couche, convenablement construite et tassée, peut donner de chaleur intéressante après le « coup de feu » du
démarrage. Les matières organiques les plus performantes permettent de construire des couches chaudes. Elles devaient être construites à partir de la mi-décembre pour être utilisables à la mi-février. Puis viennent les matières organiques dont le mélange permet de prétendre à des couches tièdes pour affronter la demi-saison. Les couches sourdes n’ont d’intérêt que lorsque les gelées ne sont plus qu’accidentelles. Cette technique est à la portée des amateurs qui peuvent construire des couches tièdes et des couches sourdes à moindres frais leur autorisant cultures hâtées et production précoce de jeunes plants, tomates et autres, à repiquer au premier printemps, sans pour cela devoir envahir leur salon de terrines et godets. Le seul investissement pourrait être celui de châssis vitrés, et encore est-il facile de récupérer d’anciennes fenêtres lors d’un passage à un double vitrage par exemple. L’emploi de matières plastiques (polycarbonate alvéolaire, films PVC et autres), est également envisageable, mais avec une efficacité plus réduite que celle du verre. Il faut aussi réaliser, mais c’est très simple, des coffres en bois, qu’il vaudra mieux protéger de la pourriture avec un badigeon ad hoc, goudron ou peinture.

Les couches chaudes des Pépinières Delaunay 1969 © M. Cambornac

Notons qu’une autre solution, moins traditionnelle, mais tout de même efficace, décrite par Pierre Joigneaux, consiste à ouvrir dans le sol une fosse pour contenir la couche. Avant de faire ce choix, nous attirons l’attention sur la nécessité absolue d’avoir un sol très drainant, au risque « d’éteindre » la couche à la première ondée. La matière organique n’offre que l’embarras du choix, depuis les litières à récupérer en centre hippique, jusqu’au broyat des rameaux de taille annuelle. À défaut de matières aujourd’hui rares, comme le produit de cardage des laines ou la poudre d’écorce provenant des tanneries (4*), la paille hachée, mélangée à des tontes de gazon est encore utilisable, ainsi que le rassemblement des feuilles d’automne, en donnant la préférence au chêne, au charme et, plus généralement, aux espèces à décomposition facile, à l’exclusion du platane et des résineux, qui fermentent peu ou mal. L’orientation d’est en ouest des couches, à couvrir de châssis vitrés dont la pente sera orientée au sud, est indispensable si l’on veut mettre l’apport solaire de con côté. La couche, d’une épaisseur souhaitable de 50 à 60 cm, se monte par épaisseurs successives d’environ 15 cm, bien aplanies, tassées au pied et finalement arrosées copieusement, mais sans excès. On termine la couche par l’apport de 10 à 15 cm de terreau fin et bien amendé, dans lequel se développera la culture. Il faut prévoir d’entrouvrir les châssis durant la journée pour prévenir l’humidité qui serait source de maladies pour les jeunes plantes. Il faut aussi se munir de paillassons, nattes de récupération, claies, etc. pour isoler la surface des châssis lors des périodes nocturnes très froides ou porter de l’ombre en cas de grand soleil. Il est indispensable de contrôler la fin du coup de feu, qui peut atteindre plus de 60 degrés puis l’évolution de la température de la couche grâce à un thermomètre spécial à ficher dans le sol. Il est également souhaitable de fabriquer des cales destinées à maintenir les châssis entrouverts lorsque cela est nécessaire. Lorsque la couche ne produit plus de chaleur, c’est malgré tout, et grâce au châssis, un excellent dispositif pour les semis de « petites graines » comme les salades, radis ou plantes aromatiques, jusqu’au moment où la couche sera démontée pour faire place à la suivante en ayant encore fourni un excellent amendement organique pour les cultures de pleine terre !

 

Daniel Lejeune
Ingénieur horticole

(1*) Journal de la SNHF, Revue horticole, Le Jardin, Le petit Jardin…
(2*) Alphonse Karr. Les Guêpes., Février 1842, p. 209
(3*) Selon La Maison rustique du XIXe siècle, il y avait par exemple en 1844, 40000 chevaux de luxe ou de travail dans Paris, rien qu’à l’intérieur de l’enceinte des Fermiers Généraux ! En 1900, ils seront 70000!
(4*) C’était la fameuse « tannée »

BIBLIOGRAPHIE

Bois Désiré, Grignan G.T. Le Bon Jardinier, 150e édition. Librairie
agricole, 1914
Chouard Pierre, Laumonnier Eugène et al. Le Bon Jardinier, 151e édition. Librairie agricole, 1947
Decaisne J. et Naudin C. Manuel de l’amateur des jardins, 4 volumes, Firmin Didot frères, fils et Cie, 1862.
Gibault Georges. L’origine des abris vitrés, des châssis, des couches. Revue horticole. 1934-1935, p 103
Gressent. Le Potager moderne, Auguste Goin, 1863
Joigneaux Pierre et al. Le Livre de la ferme et des maisons de campagne, 2 volumes. Masson et Delagrave, 1863
Nicholson et Mottet. Dictionnaire pratique d’Horticulture et de jardinage. Octave Doin, Librairie agricole, Vilmorin-Andrieux et Cie.
Volume I, 1892-1893, p 617 ; volume II, 1893-1894. p 43
Noisette Louis. Manuel complet du jardinier, seconde édition.
Rousselon, 1835
Vilmorin-Andrieux et Cie. Calendrier des semis et plantations pour chaque mois, 1868-1869 (note de bas de page 26)
Ysabeau et Bixio. Maison Rustique du XIXe siècle, tome cinquième, Horticulture. Librairie agricole, 1845, pp 33 à 38