Les bambous sont-ils vraiment un puits de carbone ?

On ne compte pas le nombre de publications vantant la capacité « exceptionnelle » du bambou à absorber le dioxyde de carbone (CO2) de l’atmosphère. Il est vrai que, grâce à sa croissance rapide, il va être vite opérationnel mais, globalement, les arbres de nos forêts participent tout autant, voire plus, à la lutte contre les gaz à effet de serre.

Difficile à imaginer, mais cette bambouseraie, en France, a poussé en à peine un mois. Pour une même forêt de chênes pédonculés, il faudrait attendre plus de vingt ans © Gilles Paire - stock.adobe.com

Surnommé la « plante chameau », le bambou nécessite très peu d’entretien durant sa croissance. Il consomme peu d’eau, beaucoup moins qu’une forêt de feuillus, et ses feuilles étroites sont propices à une meilleure irrigation des sols par les pluies. Il ne requiert ni pesticides ni engrais pour se développer. Ceci est valable pour l’ensemble de ses variétés, tant pour les plantes géantes traçantes, que les petits modèles non traçants. Malgré son apparence ligneuse, le bambou n’est qu’une graminée, de la famille des poacées et de la sous-famille des Bambusoideae.

Une croissance ultra-rapide

L’une des caractéristiques principales du bambou est sa croissance ultra-rapide. Certaines espèces peuvent grandir de plus d’un mètre en une journée, et atteindre leur taille adulte en seulement un mois. Sous nos climats, les plantes se limitent à quatre ou cinq mètres, parfois huit à neuf mètres, en fin de croissance. Sous les tropiques, la hauteur peut monter jusqu’à quarante mètres.

Mais tout ne se joue pas seulement à la surface ! Dans le sol, le bambou dispose d’un réseau racinaire très dense. Ses tiges souterraines, ou rhizomes, accumulent des réserves, se fortifient et se propagent loin et rapidement, pouvant gagner jusqu’à cinq mètres en une année. Cette propriété peut être vue comme un avantage, pour la capacité à retenir le sol et lutter efficacement contre l’érosion. Mais l’inconvénient est que la plante devient vite invasive. Beaucoup trop invasive. La majorité des bambous ont des racines traçantes, tandis que d’autres types, dits cespiteux, forment une touffe, plus facile à contenir.

Le bambou est également reconnu pour sa capacité à absorber le dioxyde de carbone, le CO2. Aussi est-il souvent qualifié de « puits de carbone ». On ne peut compter le nombre d’articles de presse consacrés à cette allégation, le nombre de démonstrations plus ou moins scientifiques, le nombre de calculs et formules utilisés comme indices… Les conclusions vont toutes dans le même sens : les bambouseraies auraient la capacité d’absorber beaucoup plus de CO2 que les forêts d’arbres. Certaines annoncent 30 % de plus, d’autres trois à cinq fois plus, d’autres encore « trente fois plus que la même quantité de végétaux » !

Une fois que les tiges des bambous émergent à la surface, elles bénéficient déjà d’un système racinaire solide. De plus, les bambous ont la particularité de sortir de terre avec un diamètre fixe et leurs tiges ne s’épaississent pas au fil des ans © M.-H. Rocher-Loaëc

Focus sur la séquestration du CO2

Que le bambou soit considéré comme un pilier de la séquestration du carbone, c’est évident, mais son statut de champion doit être nuancé.

Avant tout, un petit rappel de biologie végétale pour mieux comprendre. Tout au long de leur croissance, les plantes ont la capacité à la fois d’absorber l’énergie lumineuse et de capter le CO2 présent dans l’atmosphère, pour le transformer (en présence d’eau) en glucose et libérer ainsi de l’oxygène. C’est ce processus, nommé photosynthèse, qui permet de rendre la vie sur terre possible, puisque les êtres vivants ont besoin de cet oygène pour vivre. En parallèle, le carbone minéral de l’atmosphère est converti en carbone organique, pour être stocké dans les feuilles, les branches, les troncs et les racines. Ainsi, ce juste équilibre mène à la réduction du taux de CO2 dans l’atmosphère, ce redoutable gaz à effet de serre, à l’origine du réchauffement climatique.

Les bambous ont l’avantage de pousser très vite, en hauteur vers le ciel, mais aussi en extension au sol, l’invasion commence ! © M.-H. Rocher-Loaëc

Grâce à sa croissance rapide, la bambouseraie devient vite opération­nelle. Dit autrement, le « puits » de carbone est aus­sitôt constitué. Il n’en est pas de même si l’on décide de boiser une parcelle ou de reboiser un terrain, avec des feuillus ou résineux. La forêt jouera son rôle de séquestration du carbone un peu plus tard, mais pas moins efficacement.

Prenons l’exemple du bambou Moso (Phyllostachys edulis), très répandu en Chine. Selon les études, les chiffres de conversion du CO2, au sein d’une bambouseraie Moso, varient de cinq à vingt tonnes/ha/an. Pourquoi de tels écarts ? Déjà, il est nécessaire de préciser si l’on englobe ou non la fixation du carbone dans le sol. Il faut aussi considérer la situation géographique : l’atmosphère est beaucoup plus chargée en CO2 en Chine qu’en Afrique. Et la captation dépend du nombre de tiges, du type variétal et du mode de culture… N’oublions pas également de tenir compte de la chute des feuilles. Si l’on garde l’exemple du Moso, il perd ses feuilles une première fois au bout d’un an, puis une fois tous les deux ans ensuite. Il faudra donc veiller à garder un équilibre au sein de la bambouseraie, au risque d’une trop forte variation annuelle de l’activité photosynthétique. Enfin, les chaumes de bambou ont une durée de vie relativement courte, de sept à dix ans. L’entretien de la bambouseraie est indispensable, pour maximiser le potentiel de séquestration.

Le difficile calcul du bilan carbone

En forêt, la quantité de carbone stockée dans les arbres varie assez fortement selon les espèces, l’âge, la densité et les conditions de croissance dans l’environnement. Une plantation clairsemée de pins maritimes ou de chênes verts sera moins efficace qu’une forêt mixte de résineux et feuillus. Selon l’ONF, un hectare de forêt peut absorber entre six à seize tonnes de CO2 par an. Un des facteurs favorables sera l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère. Plus il y a de CO2, meilleure sera la séquestration. Cependant, les scientifiques alertent sur le danger des stress associés, comme l’élévation de la température et la sécheresse. Dans une forêt malade, les arbres défeuillés ne captent plus guère.

La Chine est considérée comme le royaume du bambou, de loin le premier producteur au monde. Et pourtant ce pays détient le triste record des émissions mondiales de CO2 ! Faguet, Auguste « Le Bambou en Chine » extrait de L’Histoire des plantes de Louis Figuier, 1880 © Société nationale d’horticulture de France - Photothèque Hortalia https://bibliotheque-numerique.hortalia.org/items/show/3353

Il existe des méthodes de calcul pour connaître approximativement le CO2 stocké dans les végétaux. L’exemple de l’arbre est le plus simple. S’il pèse 1 000 kg, son bois sec est de 500 kg. Sur ce poids, un peu moins de la moitié (47,5 %) est composée de carbone, ce qui représente 237,5 kg de carbone. Or, selon les rapports des masses molaires, l’arbre doit absorber 3,67 g de CO2 pour produire 1 g de carbone. Au total, il aura donc capté 237,5 x 3,67 = 871,625 kg de CO2. Si l’on estime son âge à 35 ans, cela donne un ordre de grandeur de 25 kg de CO2 par an.

Même si cette formule doit être appliquée avec toutes les pondérations qui s’imposent, une comparaison entre le bambou et l’arbre va donner l’avantage au second. En premier, le taux d’humidité du bambou vert sera presque toujours supérieur à celui des arbres. En second, la masse sèche peut être évaluée par le produit du volume par la densité. Sur le volume, certes, le bambou a l’avantage d’être planté très serré, mais tous les arbres feuillus hauts et au large houppier le devancent. Sur la densité, les bois l’emportent en général sur les cannes.

Revenons sur le handicap majeur du bambou, plante invasive, qui peut conduire à un bilan carbone mitigé. Si l’on ne contrôle pas le développement de la culture, son rhizome traçant va se propager sans limites et cette invasion peut étouffer d’autres espèces végétales voisines, éventuellement contribuer à la déforestation, et dans tous les cas perturber gravement l’équilibre de la biodiversité.

Une vitesse de croissance fulgurante

Même si certaines espèces peuvent s’y apparenter, le bambou n’est pas un arbre, il fait partie de la famille des graminées, et oui de la même famille que les gazons !

Les bambous détiennent le record du monde de la plante à la croissance la plus rapide. Cette faculté leur vient de la structure des racines, des rhizomes puissants et étendus. Une fois que les tiges émergent à la surface, elles bénéficient déjà d’un système racinaire solide capable de puiser un maximum de nutriments et d’eau. En plus, les bambous ont la particularité de sortir de terre avec un diamètre fixe et leurs tiges ne s’épaississent pas au fil des ans.

Le Guinness Book of World Records mentionne la performance de l’espèce Bambusa bambos, avec un rythme de croissance de 91 cm par jour, relevé dans le jardin botanique de Kew (Royaume Uni) en 1855. D’autres exploits ont été rapportés : 119 cm (pour un bambou Moso, Phyllostachys edulis) et même 121 cm par jour (Madake, Phyllostachys reticulata), dans la banlieue de Kyoto, en 1955. Ces deux types de bambous se distinguent également par leur hauteur.

La plus grande espèce au monde pourrait être Dendrocalamus sinicus, pouvant atteindre 46 mètres de hauteur et 37 cm de diamètre. Il n’est pas très répandu et se limite à une province montagneuse au sud-ouest de la Chine.