Le jardin : lieu d’expérimentation et d’innovation
Le paysagiste Michel Péna est à l’origine de nombreux jardins « atypiques ». Il nous présente sa démarche, qui tient compte des nombreuses contraintes auxquelles il doit répondre, illustrée par quelques-unes de ses réalisations.

Le jardin est un paysage merveilleux »
Le jardin est un lieu concret alors que le paysage, tel que défini dès son origine, est une « vue sur le pays » et, poussant la logique sémantique en termes contemporains, la perception consciente de l’environnement (terme anglais désignant à partir des années 1960 le « milieu » naturel). Il impose donc une approche sensible du milieu, directement liée au sujet, donc subjective, donc culturelle. Cette interprétation de l’environnement en tant que paysage émerge au XVe siècle en Europe. Ainsi le « jardin d’art » a toujours proposé des paysages, qu’il soit « paysager » ou non ! Mais ce paysage est imaginé avec une finalité : créer un environnement sensible, « perceptible ».
Les « parcs technologiques » de Le Nôtre
Le Nôtre, à Vaux, invente et propose un paysage, même si son jardin se base sur des principes architecturaux et géométriques. Il propose une autre manière de voir le monde et de tester notre rapport au monde à travers lui. Mais il revient au concepteur d’inventer un langage pour parler à ce monde qui n’a jamais existé avant lui. Les jardins de Le Nôtre sont avant tout des « parcs technologiques ». Aujourd’hui, la topographie, l’hydraulique, la botanique, l’horticulture et la pédologie y sont convoquées.
Ne pas réduire le jardin au joli décoratif
La création d’un jardin est comme la création d’un monde, comme la création du monde pourrait-on presque dire. Car le jardin est une parcelle du monde réel, et la recherche menée au sein du jardin est une recherche nécessaire au monde, un lieu d’expérimentation pour le réel. Le jardin est un paysage merveilleux, car il a le pouvoir de faire émerger le merveilleux à travers les paysages qu’il propose, un merveilleux issu du monde dans lequel nous vivons, mais en négatif, expression simultanée de l’inverse du monde trivial. Le jardin mobilise la science, la technologie, et l’esthétique pour donner corps en un environnement habitable et fabuleux. « Le rêve est une force de la Nature », constatait Bachelard. Le rêve fait partie de la nature ! Et le créateur expérimente la force du rêve dans le jardin, ce qui nécessite bien des expériences. Il ne s’agit pas de réduire le jardin au joli, au décoratif, il s’agit de faire un jardin pour se plonger dans un monde pétri d’imaginaire.
Un laboratoire du paysage
Le jardin ne se réduit pas à l’image, car pour fonctionner et être efficace, il doit être réel ! C’est un espace où se déroulent des phénomènes concrets. Il n’offre pas un plaisir superficiel et passager, mais nous plonge dans un monde réel et merveilleux. La chance !! Le jardin peut, et doit être, un laboratoire du paysage, où je peux travailler les constituants réels du milieu grâce à la relation sensible que je vais entretenir avec eux. Son échelle est en général suffisamment restreinte pour me donner les enseignements des phénomènes qui s’y déroulent et me permettent d’entrevoir l’élaboration d’une véritable science du paysage, qui sorte de l’enclos du jardin-laboratoire ! Ma démarche a toujours suivi deux axes : l’un technique-scientifique, l’autre esthétique-sensible.
La troisième nature
Et voilà comment passer d’une immense dalle de béton, avec multiples cheminées de désenfumage disséminées, trous béants donnant sur un parking, cour de prison fermée de gigantesques parois de verres, impossibilité de disposer la terre là où il faudrait, passages de camions pompiers, terrains de jeux artificiels… à un bosquet de grands arbres où les jeunes gens viennent se bronzer au soleil, s’aimer parfois. C’est ce que Jacopo Bonfado a nommé, dès le XVe siècle, « la troisième nature ».
Mais cette nature-là est bien à inventer ! Une nature inventée, un oxymore ou au contraire « La réalité » l’idée de nature ? Une des nombreuses questions que le jardin-laboratoire ne peut pas ne pas se poser !
Aucune référence ne pouvait alors fonctionner pour transformer cette dalle de 3,5 hectares de béton en un « Jardin, malgré tout ! »