L’Axe majeur de Cergy-Pontoise : un paysage, des urbanistes, un artiste
À une trentaine de kilomètres du centre de Paris, au nord-ouest de l’Île-de-France, un site sur lequel les fées de la géographie – expression empruntée à Erik Orsenna – se sont penchées est choisi en plein XXe siècle entreprenant pour édifier une ville nouvelle : Cergy-Pontoise.

Le temps de la géographie et de l’histoire
L’Oise a creusé une vallée aux sinuosités inattendues. Dans la dernière séquence de son parcours vers la Seine, elle forme un méandre et un vaste amphithéâtre naturel. Les plateaux dominant la vallée de l’Oise ouvrent une vue panoramique vers les grands reliefs du nord-ouest parisien : les buttes de Montmorency et de Cormeilles, la forêt de Saint-Germain, le front de Marly. Dans le lointain, les tours de la Défense et les tours emblématiques de Paris apparaissent comme posées sur une vaste forêt alors que, sur ce bassin visible depuis les franges de Cergy-Pontoise, vivent deux millions d’habitants.
Ce site, choisi pour une nouvelle ville, est aussi l’un des lieux où s’est écrite une partie de l’histoire de l’impressionnisme autour de Pissarro, longtemps résident à Pontoise. Ces peintres de la nature ont trouvé ici, à quelques kilomètres de Paris, la qualité des paysages, la diversité des « motifs » et la générosité des lumières qui s’accordaient à leur peinture.
L’histoire, la magnificence et la délicatesse de ce site nécessitaient, pour les urbanistes et paysagistes, de tenir une vision équilibrée entre développement urbain et paysage. Une longue fréquentation des lieux leur a permis d’identifier les traces patrimoniales encore présentes, passages et anciens chemins, d’assimiler la morphologie du site et la relation aux villages existants situés à mi-coteau autour du méandre. Ils ont retenu le plaisir visuel qu’il offre, la possibilité d’en faire un lieu de contemplation, un lieu de l’art du paysage, de l’art des jardins.


Le temps des urbanistes
Un parti d’implantation « en fer à cheval » est donc arrêté. Les quartiers nouveaux et distincts composant Cergy-Pontoise seront sur les plateaux autour de la boucle de l’Oise. Ainsi, ils profiteront de vues lointaines, de vues vers l’Oise et du panorama sur des lacs. Le centre du méandre sera réservé essentiellement aux activités de nature et de loisirs nautiques. La géomorphologie construit ainsi l’unité de la ville nouvelle. Ce grand paysage peut devenir le bien commun des habitants.
Parmi toutes les relations visuelles entre quartiers et ces situations de belvédères, un axe imaginaire, axe de symétrie de ce grand amphithéâtre naturel, s’est imposé comme principal dans la volonté d’unir le territoire. C’est celui qui pouvait offrir la meilleure vue vers le bassin de Paris, il a alors pris le nom de « majeur ». Les urbanistes agissaient ainsi en géographes et géomètres, avec en tête l’idée de transmettre cette vision aux jardiniers.
Ainsi est venu le moment d’entrer dans le temps de la définition de ce qu’étaient des intentions encore abstraites. La réalisation de la ville nouvelle est en cours. Nous sommes alors en 1980.
Le hasard de la rencontre avec l’œuvre d’un sculpteur est déterminant. Dani Karavan « un artiste d’un genre nouveau, entre le sculpteur, le paysagiste et l’architecte », tel que le définissait l’historien et critique d’art Pierre Restany, a réalisé, quelques années auparavant pour une exposition temporaire à Florence, une œuvre environnementale « environnement pour la paix », reliant le fort du belvédère au Dôme de Brunelleschi.
« Il y a en lui du mathématicien et du poète, de l’ingénieur et de l’astronome », ajoutait Pierre Restany.
Pourquoi l’avons-nous invité à nous rejoindre pour donner corps à ce projet ? Sur l’intuition qu’une concordance existait entre son œuvre artistique et la possibilité de sa mise en œuvre sur un vaste et riche paysage. Il ne pouvait s’agir pour nous, sur un tel projet, que de connivence avec un « metteur en œuvre de la nature » dont nous avions perçu les qualités dans ses œuvres antérieures : la mesure, le sens du nombre, du cadrage des vues, la pureté des formes, l’intégration des éléments environnementaux, l’eau, les sons, l’intemporel et l’universel qui renvoient aux grandes fondations humaines.
Avec un artiste, avec cet artiste, nous avons pensé pouvoir magnifier ce paysage et ainsi faire du site un monument.

Le temps de l’artiste
Dani Karavan est venu de Florence découvrir Cergy-Pontoise. Un chemin si fréquent dans l’histoire de l’art et des échanges culturels entre Italie et France. Dès sa première visite, ses questions ont porté sur l’environnement, l’histoire des lieux et le rattachement culturel qui existait entre nos intentions – un axe, un belvédère, des jardins astronomiques, le tout au cœur d’une ville – et la grande tradition des jardins « à la française » et des tracés urbains et paysagers si caractéristiques de l’organisation morphologique de l’Île-de-France.
Dani Karavan a la liberté artistique d’interpréter nos visions initiales. Le dialogue urbanistes-artiste s’ouvre. Il a été aisé et fructueux. Claude Mollard le définit comme la rencontre de deux imaginaires.
Ensemble, et parfois avec Pierre Restany et Monique Faux, alors conseillère artistique pour les villes nouvelles, nous avons parcouru quelques œuvres de Le Nôtre : la terrasse de Saint-Germain, les parcs de Versailles et de Vaux-le-Vicomte. Nous y avons appris la subtilité des parcours, des découvertes et des effets visuels, la mise en scène de l’eau et des vues lointaines. Le Nôtre est fils de jardinier et formé à la peinture dans l’atelier de Simon Vouet. Dani Karavan est fils de jardiner et artiste formé à la peinture dans les écoles d’art d’Israël, d’Italie et de France. Une coïncidence ?
Dès son origine, l’Axe majeur réunit ainsi trois composantes : une géographie exceptionnelle, l’expression singulière d’un artiste sculpteur, son inscription culturelle dans la tradition française des grands jardins. Sur ce site, les fées de l’art et les fées des jardins ont peut-être accompagné celles de la géographie.

Le temps du symbole
Plus de quarante ans après le début de sa réalisation, l’Axe majeur, bien qu’encore inachevé, est maintenant complètement identifié comme le symbole de Cergy-Pontoise dans un contexte régional très large. Chaque habitant a pu s’approprier ce jardin, douze stations bâties sur le chiffre du temps, un parcours artistique de découverte qui ouvre les sens et relie la ville à son site, relie la ville à sa région. Il participe à la création d’un sentiment d’appartenance à une même communauté par les grands rassemblements festifs qu’il permet.
Aujourd’hui, sur l’Axe majeur on croise promeneurs, sportifs à l’entraînement, randonneurs, herboristes, observateurs de la faune, cinéastes et photographes, touristes curieux de l’art ou simplement femmes et hommes ouverts aux rêveries que suscite la beauté des étendues d’eau et du paysage.
C’est enfin un lieu mental compris parfois comme un parcours philosophique, voire spirituel, un concentré des cultures du monde. Le regard attentif y trouve naturellement l’esprit du classicisme français, des touches des héritages hellénistiques et italiens, une imprégnation orientale – Dani Karavan se définissait parfois comme un homme du désert – qui trouvera son expression avec la réalisation du Jardin de l’Île astronomique, hommage aux origines des cultures savantes perse et arabe.
« Alors bien sûr c’est du symbolique, on ne change pas la vie seulement avec le symbole. Mais sans le symbole, c’est plus difficile ! », dira Umberto Eco, écrivain lors de sa visite de l’Axe majeur.
