Latour-Marliac : continuité et renaissance d’une belle histoire d’eau

Dans une petite ville du Lot-et-Garonne, au Temple-sur-Lot, un botaniste hybrideur, Joseph Bory Latour-Marliac créa, en 1875, les premiers nymphéas colorés, dont allait raffoler le peintre Claude Monet. Ses bassins de production et de présentation sont toujours là, gérés maintenant par un entrepreneur passionné franco-américain, Robert Sheldon.

Mais c’est aujourd’hui tout l’univers de ce précurseur que le paysagiste et scénographe Thierry Huau invite à découvrir avec la restauration de sa maison, transformée en musée, qui nous replonge au siècle de l’impressionnisme.

Le domaine héberge la plus importante exposition, en Europe, de lotus et nénuphars tropicaux © Latour-Marliac

Les nénuphars européens, Nymphaea alba, étaient blancs. En 1875, Joseph Bory Latour-Marliac, âgé de 45 ans, fonde une pépinière, près de son village de naissance dans le Lot-et-Garonne, pour cultiver et commercialiser ces nénuphars rustiques. Il parvient aussi à les hybrider avec des variétés sauvages, d’Amérique et d’ailleurs, pour créer toute une palette de couleurs. Il les expose au pied du Trocadéro lors de l’exposition universelle de 1889 à Paris, et intéresse l’un de ses visiteurs, Claude Monet. Le peintre va devenir un client fidèle de la pépinière et garnir de ces variétés colorées son jardin d’eau de Giverny. Ce sera aussi un sujet de prédilection pour ses toiles qui vont devenir parmi les plus célèbres. Le musée de l’Orangerie à Paris va même construire une salle spéciale pour les exposer à partir de 1927, un an après le décès du peintre qui les a léguées à l’État.

Les vasques en terre cuite étaient utilisées par Bory Latour-Marliac pour multiplier ses hybrides et créer des nénuphars colorés © Latour-Marliac
Les sculptures aériennes de l’artiste Daniela Capaccioli apportent une dimension poétique au jardin © T. Huau

Une structure historique récompensée

Gérée successivement par la famille de Latour-Marliac puis par des spécialistes britanniques, l’entreprise a été rachetée en 2007 par Robert Sheldon, un Franco-Américain passionné de nénuphars et de jardins d’eau, séduit par l’histoire et la richesse du site. La pépinière Latour-Marliac propose toujours aujourd’hui, sur trois hectares, une large gamme de plantes aquatiques, parmi lesquelles plus de 250 variétés de nénuphars rustiques et tropicaux, et une sélection unique de lotus du monde entier. Sa collection de Nymphaea est agréée collection nationale par le CCVS (Conservatoire des collections végétales spécialisées). Dans les bassins conçus par son fondateur, le domaine perpétue un savoir-faire d’innovations botaniques sans équivalent en France, non sans pas mal de difficultés.

Le jardin aquatique de la pépinière Latour-Marliac était l’un des finalistes, cette année, du Prix de l’Art du jardin de la Fondation Signature, qui récompense depuis 2020 des jardins d’exception labellisés Jardin remarquable, en partenariat avec le ministère de la Culture. Les fonds reçus à cette occasion vont permettre de restaurer ces bassins emblématiques d’origine.

Une dimension culturelle avec la maison-musée

En 2010, le paysagiste et scénariste Thierry Huau, celui-là même qui a conçu le parc Terra Botanica ouvert à Angers (Maine-et-Loire) cette même année, devient client de Latour-Marliac pour relayer la vente de nymphéas dans la pépinière qu’il a créée à Giverny. Sept ans plus tard, il décide de racheter la maison de Latour-Marliac, dite maison Laydeker, séduit par ce petit village du Temple-sur-Lot (Lot-et-Garonne). Une petite commune templière, dans une terre d’Aquitaine préservée, mais qu’il regrette de voir rester à l’écart des chemins de la Culture. Il a le projet d’en faire un lieu de découverte de l’univers végétal, en hommage à ces hommes qui ont cherché, transporté, créé et cultivé ces plantes. Un lieu de culture ouvert à tous, ancré dans la ruralité, pour une immersion dans un autre temps, celui de la Belle Époque.

Thierry Huau installe ainsi dans la maison, transformée en musée, un véritable cabinet de curiosités, mêlant ses propres objets de collection, des archives d’époque et des créations contemporaines. Un parcours initiatique invite les visiteurs à découvrir de grands textes dits par des comédiens que l’on découvre dans des écrans et miroirs, de la musique, des œuvres picturales. Sont ainsi mis en scène Bory Saint-Vincent, oncle de Latour-Marliac, officier de Napoléon, mais aussi botaniste et géographe, Louis Ducos du Hauron, créateur de la première photo en couleur, le père Armand David, Claude Monet bien sûr, mais aussi le cuisinier Auguste Escoffier, le compositeur Maurice Ravel, les écrivains Colette et Marcel Proust…

Autour de la maison, un jardin expose quelque 700 rosiers, offerts par la pépinière de la Saulaie (Doué-en-Anjou, Maine-et-Loire) et la roseraie Loubert (Gennes-Val-de-Loire, Maine-et-Loire), mêlés à 250 plantes botaniques. Plusieurs milliers de dahlias et 100 000 bulbes de printemps ont été donnés par Ernest Turc et Verver Export pour agrémenter le site.

Cabinet de curiosités, recréation d’ambiance, la maison de Bory Latour-Marliac invite les visiteurs à découvrir une époque révolue © T. Huau

Une association engagée et motivée

Ouverts au public en juillet 2024 pour la première fois depuis son décès en 1911, la maison et le jardin de Joseph Bory Latour-Marliac racontent ainsi l’histoire de l’émergence des grands courants artistiques inspirés du végétal qu’ont été l’Art déco, l’Art nouveau ou encore l’impressionnisme.

Le site est géré et animé par l’association Berceau des Nymphéas, créée en 2018 et présidée par l’éditrice de livres d’art Catherine Cormery. Conçue pour valoriser le territoire et rendre la culture accessible à tous, et notamment au jeune public, elle bénéficie de l’investissement d’une trentaine de bénévoles.

D’autres lieux emblématiques du village comme son vieux café, son école et l’ancien four à pain ont été rachetés progressivement par Thierry Huau pour s’intégrer à cette reconstitution historique et faire de ce site un lieu de partage et de transmission. Le four à pruneaux désaffecté devrait, quant à lui, voir transformés ses 1 600 m² en espace culturel. Cet espace immersif, dont le décor évoquera le XIXe siècle et les débuts du tourisme, accueillera des conférences, des colloques, des spectacles et autres rencontres artistiques.

Thierry Huau © T. Huau
Le paysagiste et scénariste Thierry Huau s’est passionné pour ce site auquel il souhaite donner une nouvelle dimension culturelle © T. Huau

Le projet d’un Festival de jardins d’eau

Thierry Huau et l’association Berceau des Nymphéas préparent l’organisation d’un Festival de jardins d’eau, dont la première édition est prévue pour l’été 2026, année du centenaire de la mort de Claude Monet. Sur une friche cédée par la mairie, un ancien verger de 3,5 hectares, il sera « un lieu d’échanges d’idées et d’expressions internationales tirées d’expériences de pays confrontés au problème de l’eau au quotidien ». Les visiteurs y découvriront de nouvelles pratiques, mises en place « grandeur nature » dans des jardins témoins.

Et 2027 sera l’année du centenaire de l’entrée des Nymphéas au musée de l’Orangerie. Encore une belle occasion de mettre en valeur ce lieu dédié « aux rêves, à la pensée, à l’imaginaire et à la transmission intergénérationnelle »

La maison de Latour-Marliac a été transformée en musée, mettant en scène des personnages qui replongent les visiteurs au temps de la Belle Époque © T. Huau

Passionné aussi de bambous

Le Grand Angle de ce Jardins de France étant dédié aux bambous, il est tout à fait justifié de mentionner que Bory Latour-Marliac était également un passionné de ces plantes dont il avait créé l’une des plus grandes collections d’Europe. Deux variétés qu’il a introduites portent son nom : Phyllostachys bambusoides ‘Marliacea’ et Phyllostachys nigra ‘Boryana’. Deux autres, le nom d’amis et clients : Phyllostachys bambusoides ‘Castilloni’ et Bambusa multiplex ‘Alphonse Karr’. À partir des années 1890, il va se consacrer uniquement aux plantes d’eau, mais il y a encore aujourd’hui de nombreuses variétés de bambous sur le site de la pépinière.