La permaculture : entre projet de vie et projet politique

Créer des écosystèmes habités, dans lesquels la production est durable grâce aux synergies se constituant entre les différentes composantes : tel est l’objectif de la permaculture. Ce vrai projet de vie, de design et de production s’avère même viable.

 

Une production de fèves, choux et céleri dans le Potager de Loire (Tours-la-Riche). Dans cette ferme maraîchère, agroécologique et permacole, le désherbage est réduit au minimum pour limiter la main-d’œuvre et favoriser les auxiliaires © N. Dorion

La permaculture s’inscrit dans le mouvement de critique écologique et politique des sociétés consuméristes, indifférentes à la nature, destructrices des environnements, apparu dans les années 1970. Pour Bill Mollison et David Holmgren, ses fondateurs, il s’agissait de conjuguer trois principes fondamentaux : prendre soin de la Terre, prendre soin des Humains, distribuer les surplus. Résoudre la crise écologique et sociale menaçant les sociétés modernes exigeait de réhabiter la Nature et non plus de l’occuper et de l’exploiter.

La permaculture cherche ainsi à créer des « écosystèmes habités » optimisant et valorisant les interrelations et les synergies entre les différentes composantes humaines et non-humaines à leur bénéfice réciproque.

La permaculture s’est d’abord diffusée dans les pays industrialisés anglophones, avec des projets d’autosuffisance, familiale ou communautaire. En Amérique du Nord ou en Australie, elle a servi aussi à repenser la conduite de grandes fermes confrontées à de graves problèmes de dégradation des sols. Elle a gagné les pays du Sud à partir des années 1990, comme cadre pour assurer la sécurité alimentaire de communautés aux ressources limitées, confrontées aux incertitudes climatiques et aux inégalités sociales.

Les actions auprès de groupes de personnes déplacées et de réfugiés sont également nombreuses. Début 2020, le site https://permacultureglobal.org référençait près de 7 000 réalisations en permaculture (dont 200 en France) et estimait leur nombre global à au moins 15 000 dans le monde.

 

La permaculture, un art du design

Le design est au cœur de la démarche en permaculture, dont le but est d’organiser l’espace en un ensemble cohérent d’écosystèmes en interactions. Cette organisation doit répondre aux aspirations et aux besoins humains : abri, alimentation, énergie, confort et organisation du travail, agrément esthétique, attachement patrimonial, satisfaction spirituelle. Elle doit aussi amplifier l’efficacité du fonctionnement écologique de cet ensemble d’écosystèmes pour en garantir la résilience et la durabilité. Ces enjeux n’ont aucune raison d’être spontanément en pleine harmonie.

L’objectif du design est donc de matérialiser un arbitrage qui ne compromette ni la réalisation des objectifs humains, ni les fonctionnalités écologiques. Le design est une projection ébauchant un cheminement cohérent et robuste vers un futur désiré, qui soit toutefois suf­fisamment flexible pour que les erreurs inévitables puissent être corrigées et ne compromettent pas irréversiblement le projet.

Pour raisonner cet ajustement, la permaculture s’appuie sur l’idée de zonage. L’objectif est de vivre dans un espace où tous les besoins, matériels et immatériels, puissent être durablement pourvus avec le moins d’effort possible. Le design est donc réfléchi à partir du point au centre de la vie des habitants humains : le logement. L’idée est de localiser au plus près de celui-ci les unités paysagères qui fournissent des biens et services utilisés très régulièrement et exigeant le plus grand investissement en attention et en travail. L’espace va ainsi être organisé depuis les motifs les plus exigeants en travail à ceux dont les besoins d’entretien sont les plus faibles ; de ceux où les prélèvements sont fréquents vers ceux où ils sont rares ; de ceux où le quotidien humain est l’objectif premier à ceux où la pérennité écologique d’ensemble et l’harmonie du cadre de vie priment.

Ce processus de conception ne peut donc relever seulement de la rationalité objective du scientifique ou de l’ingénieur, s’appuyant sur une connaissance exhaustive des écosystèmes, de leurs composantes et de leurs fonctionnements. La permaculture propose des principes pour outiller l’intelligence systémique pratique du permaculteur, qui doit allier une perspective objective, reposant sur les connaissances empiriques et scientifiques qu’il a acquises, et une perspective subjective, traduisant ses aspirations et sa sensibilité personnelle. L’observation, constante, attentive, modeste, est au cœur de ce processus.

La permaculture constitue un art et une façon d’être au monde. La méthode de conception qu’elle propose ne définit pas des règles intangibles ou des lois définissant strictement ce que doit être un espace permaculturel. Elle ne fait que proposer des principes généraux qui doivent être combinés pour engager et conduire le design personnalisé d’établissements situés et singuliers. Elle n’offre pas de solutions techniques clefs en main mais une méthode de réflexion qui permet de choisir les techniques pertinentes et cohérentes au regard d’un projet personnel, écologique et social.

La permaculture en France : autosuffisance alimentaire et très petites fermes maraîchères

En France, la forte médiatisation de la ferme du Bec-Hellouin (Eure) et le succès du film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015, ont élargi l’audience, jusqu’alors relativement confidentielle, de la permaculture. Les réalisations connues correspondent essentiellement à des projets de jardinage écologique, à vocation éducative, ou de maraîchage sur très petites surfaces. Les informations disponibles sur les situations non professionnelles montrent qu’il s’agit essentiellement de projets à vocation alimentaire domestique, associant cultures potagères et arboriculture ou forêts nourricières.

Les projets à vocation éducative se veulent pour leur part des démonstrateurs d’aménagement et de techniques de jardinage écologique ainsi que de design d’espaces domestiques nourriciers. Les projets agricoles professionnels se réclamant ouvertement de la permaculture sont rares ou mal référencés. Il s’agit quasi exclusivement de fermes cultivant de très petites surfaces (1 000 à 4 500 m² par actif), se caractérisant par un nombre de cultures maraîchères très important (35 et plus), souvent en association ou en étroite juxtaposition, et des cultures pérennes également diverses. Le travail est essentiellement, voire exclusivement, manuel. La commercialisation se fait systématiquement en circuits courts, au sein de réseaux de proximité bien établis. Ce profil correspond finalement à la situation de beaucoup de très petites fermes maraîchères biologiques, qui s’en distinguent souvent par un recours à la mécanisation se limitant à l’usage très parcimonieux d’un motoculteur, un nombre de cultures plus réduit et une moindre part accordée aux ligneux, et des surfaces un peu plus importantes par actif (en moyenne, 5 000 m²).

Les analyses économiques(1*) montrent que ces petites fermes,
en permaculture ou en maraîchage biologique faiblement mécanisé, peuvent obtenir des résultats tout à fait honorables. La probabilité de dégager un revenu équivalent au Smic pour une charge de travail décente est élevée pour les fermes en routine (de l’ordre de 90 %), nettement supérieure à celle observée pour des fermes plus mécanisées et travaillant des surfaces plus importantes (en moyenne, 10 000 m² par actif) avec des investissements et des charges beaucoup plus conséquents, qui correspondent aux recommandations des services de développement agricole. Ces derniers points sont essentiels pour le succès des projets d’installation qui se multiplient aujourd’hui: le foncier reste difficile d’accès et les capacités d’investissement des porteurs sont souvent limitées. Il n’en demeure pas moins que l’installation en maraîchage permaculturel reste un défi sérieux. Beaucoup de projets échouent, faute d’avoir mesuré l’exigence du travail maraîcher, faute d’avoir organisé un circuit de commercialisation sûr, faute de compétences pratiques pour concevoir et conduire le système désiré : la formation et l’apprentissage sur le terrain, de ferme en ferme, demeurent la clef de la réussite.

 

François Léger
Enseignant-chercheur en agroécologie (AgroParisTech)

(1*)Morel K. 2018. Viabilité des microfermes maraîchères biologiques. Diffusion des principaux résultats de thèse. https://hal.archivesouvertes.fr/hal-01930607

Le Potager de Loire : Un exemple de permaculture péri-urbaine

Antoine Cormery (à gauche) est ingénieur en horticulture. Yolain Gauthier vient, lui, de l’hôtellerie-restauration. Ils se sont associés en 2019 pour créer une micro-ferme maraîchère « agroécologique et permacole » © A. Cormery

 

Participer à nourrir les humains sainement et durablement, telle est l’envie qui a conduit Antoine Cormery (ingénieur en horticulture) et Yolain Gauthier (en provenance de l’hôtellerie-restauration) à s’associer en 2019 pour créer une micro-ferme maraîchère qu’ils qualifient « d’agroécologique et permacole ».

Ils cultivent donc ensemble, aux portes de Tours (Indre-et-Loire), sous label AB(1*), 5 000 m² de terres sablonneuses (dont 1 000 m² sous tunnel) mises à disposition par la métropole.

En dehors de toute idéologie, mais conformément aux principes agronomiques de la permaculture et de l’agroécologie, les légumes sont produits sans utilisation d’engrais de synthèse ou de pesticide(2*). Seuls les paillages organiques sont utilisés (broyats de bois et foin). Ils participent à réduire le désherbage en occultant les planches tout en nourrissant le sol, en association avec des amendements en compost, fumiers et des « engrais verts » (féverole, phacélie, trèfle, vesce, avoine).

Le travail du sol est réalisé uniquement à la grelinette et la mécanisation n’est pratiquée que pour le débroussaillage d’entretien.

Enfin, de nombreuses zones refuges de biodiversité sont aménagées. Ainsi, chacun des jardins est traversé par une haie constituée d’arbres fruitiers, de fixateurs d’azote et de petits fruits. Il y aura bientôt un mini-poulailler (25 poules).

Les légumes sont écoulés en paniers, via un système d’abonnement hebdomadaire, vers les particuliers et les restaurateurs tourangeaux. Pour leur première année, Antoine et Yolain espèrent atteindre un chiffre d’affaires de 30 000 à 40 000 €

 

(1*) AB: agriculture biologique.
(2*) Sauf en cas d’accident sanitaire et avec les produits autorisés en agriculture biologique.