La passion des fleurs de la Passion

À l’évocation de passiflore, beaucoup de personnes pensent à Passiflora caerulea, trouvée jolie mais envahissante. Originaire d’Argentine ou du sud du Brésil, où le climat est proche de celui de l’Hexagone, elle vit très bien chez nous, drageonnant au point de tout recouvrir.

 

Genres et espèces : une grande famille

Le nom de Passiflora a été officialisé en 1737 par Linné. Les principaux botanistes qui ont marqué la progression de la connaissance de ce genre floral sont Plumier, Lamarck, De Jussieu, Vellozo, Master, Killip, qui a publié la « bible » des passiflores en 1938 et Feuillet et Mac Dougal, qui ont réorganisé le genre en 2004 en quatre sous-genres. On compte le sous-genre Passiflora, avec 236 espèces, dont celles évoquées dans cet article (edulis, actinia, incarnata, caerulea, vitifolia…) et le groupe des tacsonia, qui ont un tube floral allongé, sont pollinisées par des colibris et sont originaires des Andes (tarminiana, mixta, antioquiensis…).

On rencontre les 57 espèces du sous-genre astrophea, qui sont arbustives car n’étant pas encore devenues grimpantes pour atteindre la canopée dans les forêts (macrophylla, arborea, candida…). Chez les 214 espèces du sous-genre decaloba, les plantes et les fleurs sont plus petites (capsularis, porophylla, aurantia, coriacea…). Enfin le sous-genre deidamioides regroupe treize espèces (cirrhiflora, deidamioides…). Le genre Passiflora comprend donc près de 600 espèces, pour la plupart originaires d’Amérique centrale ou d’Amérique du Sud.

Par ailleurs, cinq ou six espèces sont originaires des États-Unis, une trentaine d’Asie et une poignée d’Australie, Nouvelle-Zélande et Océanie. En Afrique, au fil du temps, elles ont évolué dans le genre Adenia appartenant à la même famille des Passifloraceae. Elles sont souvent succulentes et possèdent un pied charnu pour résister à la sécheresse. Il n’y en a aucune originaire d’Europe, mais la France se rattrape avec une trentaine en Guyane et une poignée aux Antilles. Il existe aussi un nombre presque infini d’hybrides, mais ils disparaissent au fil du temps s’ils ne sont pas suffisamment multipliés, comme Albo-Nigra, renommée mais disparue il y a plus de cent ans.

Origine des fleurs et fruits de la Passion

Lors de la conquête des Amériques, les Européens, accompagnés de moines, trouvent une similitude entre la forme de la fleur et la Passion du Christ : la couronne de filaments pour la couronne d’épines, le nombre des cinq pétales plus cinq sépales, proche du nombre d’apôtres (Pierre ou Thomas et Judas absents). P. triloba, exceptionnelle avec six pétales et six sépales serait plus réaliste. Les vrilles représentent le fouet, les stigmates les clous tenant le Christ sur la croix et l’ovaire le marteau pour les enfoncer. Ces plantes deviennent les fleurs et les fruits de la passion.

Les premières passiflores sont introduites en Europe à la fin du XVIIe siècle. Pour la France métropolitaine, en Région parisienne, outre P. caerulea (-15 °C), P. incarnata, originaire des États-Unis et poussant jusqu’aux Grands Lacs, résiste à -20 °C en sol drainant en disparaissant dès les gelées pour réapparaître en mai. Elle est souvent considérée comme morte en mars et victime de labourage à ce moment-là.

Sur la côte atlantique, suivant l’exposition et la latitude, d’autres espèces et hybrides sont possibles, à l’exception du Finistère où quelques plantes des Andes sont cultivables. Si elles supportent des faibles gelées, elles ne résistent souvent pas à plus de 20 °C. En Méditerranée, le choix est beaucoup plus large. Outre P. caerulea et P. incarnata, les passiflores originaires du Brésil et de l’Amérique centrale, dans la zone tropicale mais poussant à plus de mille mètres, sont acclimatables et j’en ai fait l’expérience à Ollioules, à côté de Toulon (Var). P. actinia, elegans, tenuifila, porophylla (= organensis), alata, amethystina, edulis ainsi que vitifolia et bien d’autres dont certaines espèces andines, ainsi que tous les hybrides issus de ces espèces le sont aussi, ce qui représente un joli panel.

L’exposition, la nature du sol et les arrosages équilibrés, avec une humidification de la partie aérienne, jouent un rôle important pour l’acclimatation, qui ne dure souvent que quelques années, voire deux ans. En Guyane, aux Antilles et à la Réunion, on rencontre beaucoup moins de restrictions.

Les fruits de la passion à manger

En France métropolitaine, nous trouvons à acheter trois fruits de la passion. Ce sont les fruits de P. edulis var. edulis et var. flavicarpa, plantes auto-fertiles, appelés « maracuja » : le premier plutôt petit et marron gris, le second plus gros luisant et jaune ou orange. Il existe de nombreuses variétés améliorées pour la qualité du fruit. Les fruits orange de P. ligularis, dont la coque est assez dure, sont appelés « grenadille ». Les fleurs sont soit auto-fertiles soit pollinisées par des insectes, dont des papillons Heliconia, des colibris ou des chauves-souris.

Les fruits d’une soixantaine d’espèces sont commercialisés dans leurs pays d’origine mais aussi sont cultivés dans des pays à climat semblable : la barbadine de P. quadrangularis est aussi gros qu’un melon d’Espagne où, outre l’arille, se consomme aussi l’enveloppe comme un melon ; P. alata, dont le fruit est vendu en supermarché au Brésil où il se nomme « maracuga de refresco » ; P. laurifolia, appelé « pomme liane » ou « maritambour » ainsi que P. maliformis, dont le fruit est appelé « pomme calebasse » aux Antilles Françaises ; P. tarminiana (molissima) et P. mixta, appelé par les anglophones « banana-passion » et « curuba » ou « tacso » dans les Andes ; P. nitida en vente en Guyane en mars ; P. incarnata, appelé par les Amérindiens « muracock », voit ses fruits vendus aux États-Unis à la place de ceux de P. edulis var edulis.  Bien d’autres fruits sont vendus dans leur pays d’origine. Les feuilles de P. incarnata sont utilisées en infusion en médecine traditionnelle comme relaxant.

COMMENT CULTIVER LES PASSIFLORES ?

Pour cultiver les passiflores, un sol souple et drainant est nécessaire. Il convient de les protéger durant l’hiver, mais pas avec de la paille, qui les fait pourrir (elles sont très sensibles à la pourriture du collet, il ne faut donc surtout pas l’enterrer), mais avec, par exemple, les tiges sèches de fougères, qui ne gardent pas l’humidité, ou un plastique à bulles, qui évite trop d’eau de pluie quand la végétation est à l’arrêt. Durant l’été, il faut arroser raisonnablement et mouiller les parties aériennes, y compris le dessous des feuilles, pour éviter les cochenilles blanches et les acariens. La multiplication se fait par semis, boutures, jeunes tiges quand la plante drageonne, et marcottes aériennes pour celles dont les boutures sont difficiles ou impossibles, par exemple le sous-genre astrophea.

Un collectionneur passionné doit être un grand voyageur

“ Je suis reconnu collection agréée puis nationale depuis une petite trentaine d’années. Âgé de 73 ans, j’ai habité à Blois (Loir-et-Cher), où j’ai cultivé mes plantes chez un pépiniériste, Daniel Hermelin, jusqu’en 2013, puis à Toulon (Var) et maintenant près de Toulouse (Haute-Garonne). Ma collection comprend à peu près 230 espèces et variétés d’espèces, et pratiquement pas d’hybrides. J’espère pouvoir, début 2020, encore étoffer ma collection de quelques plantes rares. Elle est visible, avec une trentaine d’Aristoloches, dans la serre à orchidées des Établissements Boffo à Saint-Jory (31).

Je voyage pour aller voir les passiflores dans leur milieu naturel, je suis allé neuf fois en Guyane, une fois en Martinique et quatorze fois au Brésil dans la Mata Atlantica (dans les États de Santa Catarina, Parana, São Paulo, Rio de Janeiro, Minas Gerais, Esperito Santo et Bahia) pour des voyages de deux à trois semaines, parfois dix jours. Le climat est différent du Sud au Nord mais aussi au bord de la mer, sur les plateaux de plus de mille mètres ou dans les montagnes de plus de 2 000 mètres comme les massifs d’Itatiaia, Caparao, Orgaos par exemple.

La sécheresse grandissante au Brésil, et en particulier dans l’État de Bahia, où l’on trouve par exemple P. luetzelburgii dans des zones où poussent des cactus, est à signaler. Lorsqu’elles proviennent de la Guyane, il est impossible de cultiver les passiflores en Europe sans une serre équipée d’un système de brumisation (attention à l’air sec des vérandas !).”

Christian Houel

POUR EN SAVOIR PLUS

Le site internet de Christian Houel, avec de nombreuses photos de Passiflores, est en cours de rénovation : www.passiflorae.fr