La forêt tropicale d’Amazonie, un des jardins du monde

L’art des jardins n’est pas récent. Il existe depuis la nuit des temps et dans le monde entier. Qui soupçonnerait aujourd’hui que l’Amazonie, dont on peut croire qu’elle n’a connu qu’une forêt tropicale, a été un immense jardin façonné par l’homme ?

L’archéologue Stéphen Rostain nous dévoile les multiples facettes de l’activité horticole des Amazoniens, qui ne vivaient pas seulement de la cueillette.

Femme Waorani d’Équateur pénétrant dans sa chacra, le champ-jardin cultivé dans la forêt © S. Rostain

Il faut re-forester nos esprits : c’est par cette recom­mandation que le premier académicien autochtone du Brésil, Ailton Krenak, terminait sa conférence au Collège de France en juin 2025. Nous avons longtemps mal vu et mal évalué la forêt tropicale d’Amazonie. Voilà plus de cinq siècles qu’elle est désignée comme une jungle vierge que les autochtones auraient subie sans pouvoir y laisser la moindre trace de leurs activités. Déjà, en mouillant dans le delta de l’Orénoque lors de son troisième voyage en 1498, Christophe Colomb s’extasiait devant ce « qui ne peut être que le Paradis ».

À l’inverse, selon l’opinion autochtone, l’Amazonie est une forêt, un champ, un potager, un verger, un jardin, ces termes se confondant pour forger un concept original de plantation humaine. À l’instar de Platon dans les jardins d’Académos, parcourons donc cet espace cultivé pour une déambulation rêveuse.

Cent cinquante nuances de graines

C’est peut-être Pascal Cribier qui rend compte le mieux de la mise en culture de l’Amazonie lorsqu’il décrit le jardinage dans son livre Itinéraires d’un jardinier en 2011 : « Le jardin c’est comme le sheperd’s pie, cette sorte de hachis parmentier anglais fait avec des restes de gigot d’agneau recuits. Eh bien, jardiner, c’est exactement comme utiliser les restes dans la cuisine. Je n’arrive jamais devant des hectares de terre vierge. J’arrive toujours devant des éléments vivants et architecturaux qui sont là, qu’il faut reprendre. »

Cette jolie allégorie correspond assez bien à l’approche de la forêt par les autochtones d’Amazonie. Depuis près de 10 000 ans, ils observent et tripotent les innombrables espèces végétales locales. La domestication a été un lent processus d’apprentissage et de manipulation des plantes. Plus de 130 espèces ont été domestiquées, complètement ou en partie, en Amazonie. L’utilisation des plantes sauvages était également courante et l’on estime que les peuples forestiers autochtones, ces éminents créateurs de biodiversité, utilisaient 3 000 à 5 000 espèces non domestiquées. Il y a environ six mille ans, l’économie prédominante de prédation (chasse et cueillette) se transforma progressivement en une stratégie à majorité de production par divers systèmes agricoles, où l’esthétique de la géométrie n’était pas oubliée.

Champs surélevés archéologiques dans une dépression inondée de la côte de Guyane française, au bord d’un village autochtone actuel © S. Rostain

Jardins d’hier…

Parmi les paysages domestiqués les plus remarquables d’Amazonie se trouvent les savanes inondables mal drainées des Guyanes, du Venezuela et de Bolivie. Dans cette France équinoxiale qu’est la Guyane, lors de survols en ultra-léger motorisé (ULM), je découvre en 1989 des myriades de buttes disposées géométriquement dans les marécages côtiers. Il s’agissait d’anciens jardins autochtones édifiés sur l’eau. Il y a près d’un mil­lénaire, ils avaient construit des milliers de champs surélevés, une réponse agricole impressionnante et ingénieuse aux contraintes environ­nementales de ces espaces saisonnièrement inondés. Ces jardins sur buttes s’alignaient en bordure de cordons sableux s’allongeant parallèlement au trait de côte, sur lesquels étaient implantés de grands villages. Vu du ciel, le littoral de Guyane d’avant l’invasion des Européens étalait un paysage monumental de damier de structures rondes, carrées ou allongées, plantées de dizaines de plantes diverses, bordant des agglomérations bouillonnant d’activité.

De damiers, il en est également question à l’autre extrémité occidentale de l’Amazonie. Dans l’actuel Équateur, la vallée de l’Upano, au pied des Andes, a connu un dynamisme urbain original durant mille six cents ans. Plus encore qu’en Guyane, la nature a été intensément transformée par des peuples terrassiers qui ont édifié des milliers de plateformes familiales et de grands tertres civiques, tout en creusant de profondes et larges rues et routes. Ils ont ainsi inventé un tissu urbain quadrillé, exceptionnel dans la grande forêt de pluie. Tous les espaces vides entre les unités d’habitat ont été aménagés par des canaux disposés en carroyage irrégulier. Dans ces jardins, une multitude de légumes, fruits et plantes médicinales étaient cultivés près des maisons. Ces cités-jardins étaient connectées par un gigantesque réseau viaire traversant toute la vallée. Cet urbanisme vert caractérise d’anciennes villes des tropiques humides construites en interaction avec l’environnement et qui ont enrichi plutôt que dégradé le milieu, notamment les paysages forestiers.

Vision d’artiste des jardins sur champs surélevés exploités il y a environ mille ans dans les savanes inondables de Guyane © S. Rostain
Vision d’artiste des jardins cloisonnés d’Équateur il y a trois mille ans © S. Rostain

… Jardins d’aujourd’hui

Si la pratique des champs surélevés a aujourd’hui disparu en Amazonie, toute une panoplie de stratégies agricoles est encore active, chacune adaptée à des nécessités spécifiques. Les formes de culture en forêt sont très diverses, prenant souvent la forme de jardins dans le sens large. La sylviculture consiste à cultiver les forêts en plantant des espèces pas forcément entièrement domestiquées. À l’inverse, l’arboriculture se dédie à sélectionner et cultiver des arbres. L’horticulture concerne des plantes annuelles traitées comme des individus. L’agriculture se pratique dans des champs d’essart ou de brûlis ouverts dans la forêt. Le long des grands fleuves, s’étendent des aires de terra preta (terre noire en portugais), sol partiellement artificiel d’extrême fertilité formé par de denses et longues occupations humaines. Dès que l’on sort des bois, on trouve l’agriculture de várzea sur la riche plaine alluviale les quelques mois où elle n’est pas inondée. Notons enfin la permanence de la cueillette, qui ne s’est jamais interrompue, même chez les communautés les plus urbanisées.

Image LIDAR de la cité-jardin archéologique de Kilamope en Équateur, avec les tertres de terre, les rues creusées et le damier de champs drainés © A. Dorison et S. Rostain
Image LIDAR de la grande cité-jardin de Sangay, en bordure du ravin de la rivière Upano en Équateur, où apparaissent clairement les monticules de terre rectangulaires, disposés le long des avenues creusées © A. Dorison et S. Rostain

L’esprit des jardins

Par-delà les formes tangibles du jardinage en forêt, les autochtones conçoivent un autre monde, plus discret mais omni­présent. Dans la forêt tropicale humide à faible densité démographique, les habitants côtoient peu d’humains, mais évoluent surtout dans un environnement animal et végétal avec lequel ils socialisent fortement. L’anthropologue Philippe Descola souligne que, sur la base d’une ontologie animiste, ils considèrent l’existence de multiples formes du vivant, visibles et invisibles, constituant un univers indissociable du leur. Ces êtres sont en majorité des « maîtres » des animaux, des plantes, des éléments du paysage, etc., qui composent des collectifs en charge de gérer et de contrôler le milieu. On peut citer ainsi les étonnants « jardins du diable » créés et entretenus par la fourmi jardinière Myrmelachista schumanni, se dédiant à répandre un acide herbicide afin d’exterminer les plantes, sauf Duroia hirsuta, l’espèce avec laquelle elle vit en symbiose. Bel exemple de mutualisme, où la fourmi élimine les concurrents de l’arbre qui abrite, en contrepartie, son nid au cœur de son tronc.

La prégnance des non-humains conduit à ne pas considérer la forêt elle-même comme « naturelle », mais à la voir comme un jardin cultivé par les esprits – invisibles, mais pas absents –, un prolongement des champs plantés par les humains. En conséquence, les humains ne peuvent disposer de ses ressources comme ils le désirent et sans précaution. Par exemple, avant de planter un champ, les femmes Achuar du Pastaza en Équateur doivent enterrer des nantar, des cailloux sacrés propitiatoires destinés à obtenir les faveurs des véritables maîtres invisibles des lieux. Le jardin amazonien devient ainsi l’enjeu de relations apaisées et privilégiées entre créatures fantastiques et locataires humains. Finalement, ces maîtres des jardins et de la nature sont en quelque sorte les pendants tropicaux de nos elfes, nymphes, lutins, sylphes et autres farfadets qui peuplaient autrefois nos forêts et nos imaginaires.

Et, que dit la fée jardinière Hortésie de cette forêt domestiquée ?