La Bambouseraie en Cévennes : cent soixante-dix ans d’acclimatation, de passion et d’héritage botanique

Dans la vallée des Gardons, au pied des reliefs cévenols, La Bambouseraie en Cévennes déploie son étonnante luxuriance. Sur les terres alluviales du village de Générargues, ce jardin remarquable, unique en Europe, offre une immersion végétale hors du temps.

Mais, derrière cette beauté exubérante, se cache une histoire profondément humaine, tissée de passion, de transmission et d’innovation botanique depuis près de cent soixante-dix ans.

Dès l'entrée du parc, l'ambiance est assurée avec cette allée du plus bel effet, bordée d'une forêt dense de bambous et ponctuée de séquoias géants, plantés entre 1910 et 1913 © Bambouseraie en Cévennes

Tout commence au milieu du XIXe siècle, avec Eugène Mazel (1828-1890), enfant du pays, orphelin dès l’adolescence et passionné de sciences naturelles. Recueilli par son oncle à Marseille, un riche armateur et négociant en épices, il y découvre le monde scientifique et commerçant de la ville portuaire.

Eugène Mazel, passionné d'horticulture et de sciences naturelles, commence en 1856 à acclimater sur le site de La Bambouseraie en Cévennes des espèces exotiques © Bambouseraie en Cévennes

Eugène Mazel, une passion botanique

Son premier jardin voit le jour à Golfe-Juan (Alpes-Maritimes), où il tente l’introduction d’espèces exotiques. Mais c’est à Générargues (Gard), en 1856, qu’il concrétise sa vision en acquérant le domaine de Prafrance. Il y crée un jardin d’acclimatation spectaculaire, rassemblant une collection unique d’arbres, d’arbustes et de bambous venus d’Asie et d’autres continents. Il constitue autour de lui un réseau de relations scientifiques qui soutiennent sa curiosité et sa passion : Planchon, Thuret, Saporta…

Ingénieux, il comprend l’importance capitale de l’eau pour le développement de ses collections. Il entreprend alors la construction d’un seuil et l’aménagement d’un réseau d’irrigation alimenté par un béal, un système hydraulique toujours en fonctionnement aujourd’hui. En 1860, des serres voient le jour pour accueillir les espèces les plus sensibles.

Mais Mazel, davantage collectionneur de plantes que gestionnaire, ne résiste pas aux difficultés économiques et aux crises agricoles. Endetté, il est contraint à la faillite en 1889. Il se retire à Marseille, où il meurt un an plus tard dans des circonstances encore floues.

Les serres dites Mazel accueillent des plantes tropicales et des expositions temporaires © Bambouseraie en Cévennes

La renaissance

Géré par le Crédit Foncier, le domaine est racheté en 1902 par Gaston Nègre (1878-1951), lui aussi passionné de botanique. Il acquiert le domaine lors d’une vente aux enchères à la chandelle. Certaines parcelles étant en fermage, il ne dispose de la totalité de la propriété qu’en 1906. Il restaure avec patience les collections de plantes abandonnées depuis toutes ces années. Il s’entoure de spécialistes montpelliérains et même de Gagliasso, ancien jardinier de Mazel, revenu prêter main-forte. Mais les aléas climatiques, les guerres et les difficultés économiques freinent son élan.

En 1945, son fils Maurice (1915-1960), ingénieur agronome, prend la relève avec son épouse Jeannine. Ensemble, ils développent des productions fruitières et de légumes tout en continuant à exploiter les chaumes de bambous. Le domaine retrouve sa splendeur et c’est le début de l’intérêt pour les plantes exotiques. Maurice, audacieux et novateur, ouvre le jardin au public dès 1953, devenant l’un des premiers à proposer un jardin privé en visite payante. Le succès est immédiat : 20 000 visiteurs sont recensés en 1958. Cette même année, le cinéma s’invite au jardin avec Le Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot.

Mais deux épreuves marquent profondément cette période : le gel de 1956, qui détruit une grande partie des collections, et l’inondation de 1958, qui cause d’importants dégâts. Seuls les bambous, fidèles et résistants, survivent. Maurice décède tragiquement en 1960 dans un accident de voiture. Jeannine poursuit courageusement l’œuvre de son mari jusqu’à la transmission à leur fille Muriel en 1977.

La spectaculaire allée de palmiers de Chine, au cœur du parc de la Bambouseraie. L'occasion de rappeler aux visiteurs que les palmiers ne sont pas des arbres, mais des herbes géantes, tout comme les bambous © Bambouseraie en Cévennes
Drone Bambouseraie-23/11/23-Photo by Patrick Aventurier)

Un souffle de continuité et d’audace

Depuis plus de quarante-cinq ans, Muriel Nègre fait rayonner La Bambouseraie. Passionnée de botanique et fidèle à l’esprit de ses prédécesseurs, elle enrichit les collections avec de nouvelles espèces, développe les plantations d’arbres remarquables et ouvre le parc aux démarches scientifiques, culturelles et artistiques. La Bambouseraie devient un lieu de rencontres et de sensibilisation à la nature.

Sous sa direction, le parc connaît un essor remarquable. En 2006, les 150 ans de La Bambouseraie sont célébrés avec une affluence record de 360 000 visiteurs. Depuis 2005, La Bambouseraie est reconnue Jardin remarquable. Trois ans plus tard, l’ensemble du domaine historique – jardins, bâtiments, réseau hydraulique et aires de production – est inscrit à l’inventaire des Monuments historiques.

Le labyrinthe est conçu à partir de l'espèce japonaise Semiarundinaria makinoi, un bambou dont la végétation dense à branches latérales courtes se prête bien à la taille en haie © Bambouseraie en Cévennes

Vers demain : transmission et engagement

Aujourd’hui, Muriel transmet progressivement la direction à sa fille, Valentine Crouzet. Ensemble, elles dessinent un avenir fondé sur l’excellence botanique, l’éducation et la préservation du vivant.

Enrichir la collection reste au cœur de leur action. Cela passe par des échanges réguliers avec d’autres jardins, des collectionneurs et des botanistes à travers le monde, par la recherche de nouvelles variétés adaptées au changement climatique, et par la sauvegarde d’espèces rares ou menacées. La diversité végétale n’est pas un objectif figé, mais un projet évolutif, nourri de passion, de rigueur scientifique et de créativité.

Le pavillon du phénix, au toit incurvé, domine le jardin japonais créé par Erik Borja © Bambouseraie en Cévennes

Éduquer et sensibiliser fait également partie de l’ADN du lieu. À travers des parcours pédagogiques, des ateliers, des jeux de piste et des installations immersives, La Bambouseraie initie petits et grands aux mystères du monde végétal. Elle développe aussi une réflexion sur notre rapport à la nature, en invitant les visiteurs à ralentir, ressentir, contempler, et surtout comprendre. Car apprendre à nommer, c’est déjà protéger.

Enracinée dans l’histoire, tournée vers l’avenir, La Bambouseraie en Cévennes incarne aujourd’hui plus que jamais l’audace botanique et la puissance d’un héritage. À travers les générations, un même fil conducteur : l’amour des plantes, le respect du vivant et la volonté de transmettre.

Pour en savoir plus : www.bambouseraie.com

Autre passionné de botanique, Gaston Nègre, ici dans l'allée des palmiers avec sa fille et son chien, acquiert le domaine en 1902. C'est aujourd'hui son arrière-petite-fille, Valentine Crouzet, qui reprend la direction de la Bambouseraie © Bambouseraie en Cévennes
Une histoire de famille qui reflète la passion d'hommes et de femmes attachés à leur environnement et à ses possibilités insoupçonnées © Bambouseraie en Cévennes

À l’occasion de la journée mondiale du bambou, qui a lieu tous les ans le 18 septembre depuis 2009, la Bambouseraie a proposé un programme d’animations inédites. Thème choisi cette année par les organisateurs : Bambou nouvelle génération : solution, innovation et design.