Jardins du monde d’hier à aujourd’hui
Le jardin est aussi ancien que l’agriculture et l’architecture, deux sœurs nées de la sédentarisation. Il les réunit, étant une architecture du paysage et se situant entre la maison et le champ. Comme eux, il est là pour l’utilité, mais aussi pour la beauté, peut-être dès l’origine. De l’Iran au Maroc, en passant par la Chine ou les Antilles, Pierre-Marie Tricaud nous fait parcourir le monde extraordinaire des jardins, de l’Antiquité à nos jours.
Nous n’avons pas de trace des jardins néolithiques, mais pour les civilisations de l’Antiquité, nous voyons des représentations, voire des vestiges de jardins, en Mésopotamie (bas-reliefs des jardins de Ninive, qui sont peut-être ce qu’Hérodote a décrit comme ceux de Babylone), en Perse (voir ci-dessous), en Égypte, dans le monde romain (peintures de Pompéi), en Chine (en même temps que l’essor d’une peinture du paysage).
Courant à travers les bouleversements de l’Histoire, les traditions du jardin ont subsisté dans presque toutes les régions qui les ont vus naître. Aujourd’hui, dans des métropoles mondialisées qui semblent avoir effacé toute trace de leur passé, entre gratte-ciel et bidonvilles, on trouve de nombreux jardins, patrimoniaux ou ordinaires, qui témoignent du génie propre de leur peuple, de l’adaptation à son environnement et des influences reçues. Quelques exemples glanés au cours de diverses études et missions le montrent.

Le jardin persan (Iran, Afghanistan, Ouzbékistan…)
Le jardin persan est l’une des grandes sources de l’art paysager, certainement inspirateur du jardin arabe auquel il est antérieur. On en retrouve des traces en Iran à Pasargades, la cité de Cyrus le Grand (VIe siècle avant J.-C.). Son influence ne s’est pas seulement étendue dans le Proche-Orient et le monde méditerranéen, mais aussi de l’autre côté, jusqu’en Ouzbékistan où il donne naissance, au XIVe siècle, au jardin timouride (du nom de l’empereur que nous connaissons sous le nom de Tamerlan).
L’archétype du jardin persan est le Chahar Bagh (jardin quadruple), carré séparant quatre petits jardins symétriques par des canaux selon deux axes, dont l’un est souvent principal. Il se décline de multiples façons, jusqu’à l’espace urbain, comme la fameuse avenue Chahar Bagh à Ispahan.
En Iran, où de nombreux chahar bagh subsistent, une série représentative a été inscrite au patrimoine mondial. Dans tout cet ensemble culturel, le jardin persan et timouride demeure une référence que de nombreux projets tentent de faire revivre, avec plus ou moins de réussite. À Kaboul (Afghanistan), le jardin de Babour, descendant de Tamerlan et fondateur de l’empire moghol, a été restauré au début des années 2000.
Quant à l’Ouzbékistan, il regarde avec fierté et un peu de nostalgie sa gloire passée de l’empire timouride. Des monuments importants subsistent et ont été fortement restaurés au XXe siècle. Les jardins ont malheureusement moins bien subsisté. À Samarcande, il n’y en a plus de majeurs dans un état satisfaisant. Quelques petits jardins, autour de mosquées ou de mausolées, rappellent le motif du chahar bagh.

À Chakhrisabz, ville natale de Tamerlan, un vaste espace central entre les monuments, sur près de 2 kilomètres, occupé autrefois par des habitations, a été dégagé pour planter un espace vert peu dessiné, un simple remplissage végétal. Critiquées pour ce projet par le comité du patrimoine mondial de l’Unesco, les autorités ouzbèkes ont demandé à l’Institut Paris Région une étude pour améliorer la qualité de cet espace et mieux le raccorder à la ville. L’Institut a proposé, dans ce cadre, d’aménager le site en une succession de jardins carrés clos inspiré du chahar bagh, enfilés sur un axe de perspective maintenant l’ouverture.


Les cours-jardins, de Marrakech à Samarcande
Sur toute la rive sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient, la maison de ville s’ouvre peu sur la rue et toute la vie domestique se déroule autour d’une cour, d’un patio ou d’un jardin central. Cette forme, qui était déjà présente dans la maison romaine, a subsisté et s’est développée dans les pays d’Islam, où la séparation est marquée entre l’espace domestique, domaine des femmes, et l’espace public où elles sont plus effacées. C’est aussi un système de climatisation naturelle : dans les médinas arabes, le patio reçoit les rayons du soleil et crée un courant d’air ascendant, qui entraîne l’air plus frais des ruelles étroites et ombragées.


L’Asie centrale a adapté le concept à un climat plus froid en hiver mais qui peut aussi être chaud en été : les maisons y sont plus basses que dans le monde arabe (un seul niveau, parfois un étage) et les cours plus grandes. Le jardin central est souvent en contrebas du sol de la maison, ayant servi au prélèvement de la terre dont sont faites les briques crues des murs de la maison. Plus encore que les patios des médinas, parfois ornés d’arbustes qui suffisent à y mettre une présence de nature, il s’agit de vrais jardins, avec des arbres fruitiers, souvent une treille en pergola, des buissons fleuris, un carré potager.
Le jardin-paysage d’Extrême-Orient
Le jardin chinois est le grand modèle du jardin « paysager », naturaliste, qui a influencé le jardin japonais, puis anglais, puis romantique, en opposition au jardin régulier, axé, de la tradition persane, arabe, italienne et française.
À Hangzhou, non loin de Shanghai, le lac de l’Ouest a été inscrit au patrimoine mondial comme paysage culturel en 2011. Ce site comprend notamment dix points de vue considérés comme l’expression de la perfection pour la manière dont ils restituent la fusion entre les hommes et la nature. Chacun doit être contemplé dans les conditions de saison, d’heure, de temps, de ciel et de sons décrites dans son titre, et fait l’objet de centaines de représentations en image, en poésie, en musique depuis plus de mille ans. Leur intitulé même est déjà un paysage : Chaussée sur un matin de printemps, Lotus qui ondulent sous la brise dans le jardin sinueux, Lune d’automne sur le lac calme, Neige persistante sur le pont brisé, Contemplation des poissons du bassin fleuri, Loriots chantant dans les saules, Trois étangs reflétant la lune, Pics jumeaux perçant le nuage, Pagode Leifeng dans la lumière du soir, Cloche du soir résonnant sur la colline Nanping.

Le jardin axial d’Extrême-Orient
Le jardin axial existe aussi en Extrême-Orient, presque toujours orienté nord sud, en perspective de bâtiments. Il se réduit parfois à une cour, plus ou moins plantée. La Cité interdite de Pékin montre ainsi un long enchaînement de tels espaces, où dominent les bâtiments et les cours minérales.
À Hanoi, le Temple de la Littérature, mausolée de Confucius et académie de formation des lettrés, est un des plus beaux exemples de ce type. On peut vraiment parler ici de jardin axial car les jardins y occupent plus de place que dans des ensembles similaires, depuis un étang de forme libre jusqu’à un ensemble de bâtiments et de cours ordonnés, en passant par un vaste parc planté et un grand bassin carré.


Le jardin créole (Antilles, Cap Vert, golfe de Guinée…)
Les pays tropicaux humides présentent la plus grande biodiversité sauvage, mais aussi cultivée. Les jardins y montrent un foisonnement de plantes, utilitaires et décoratives mêlées. Un exemple emblématique en est le jardin créole, à la fois site productif, lieu de vie et espace symbolique. Il est surtout connu aux Antilles, fruit d’un métissage entre les influences africaines, européennes et indiennes. Mais on le retrouve aussi sur les côtes d’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Liberia, Sierra Leone), où d’anciens esclaves affranchis l’ont introduit.
Ces jardins, sans moyens, sans ambitions, et pourtant luxuriants, montrent que la qualité esthétique d’un paysage ne doit pas être considérée comme un luxe : au contraire, elle est peu coûteuse et essentielle.
Peu coûteuse parce que non seulement les espaces plantés reviennent beaucoup moins cher que les surfaces bâties, et c’est encore plus vrai des jardins plantés par les habitants, mais aussi parce que leur qualité esthétique elle-même peut être source de richesse touristique. De Fort-de-France à Freetown, cette image créole, faite de la silhouette des cocotiers, des arbres à pain et des bananiers, sur laquelle se détachent des maisons de bois aux couleurs vives, en est l’un des traits les plus identitaires et les plus appréciés.
Essentielle parce que la beauté d’une ville, ou d’un pays, est un élément indissociable de son patrimoine culturel, une chose inestimable qui appartient à chacun de ses enfants, fût-il le plus pauvre et le moins instruit, et qui intéresse l’humanité entière. D
