Jardiner en marge : un tiers paysage à Beyrouth

Claire Denis

Parmi ses activités de paysagiste, Claire Denis intervient notamment sur les friches et espaces délaissés… Elle nous décrit ici un « tiers paysage », celui qu’elle vit et pratique au Liban, à Beyrouth…

Janvier 2017, quartier Mar Michael, Beyrouth.

L’ancienne voie ferrée est engloutie, traversée, utilisée, imbriquée aux maisons qui la bordent, au-dessus, en dessous.

La voie ferrée Beyrouth-Damas, qui reliait le port de Beyrouth à l’arrière-pays syrien, a cessé de fonctionner dans les années 1990.

Les riverains l’arpentent quotidiennement. Les voitures s’y garent, les motos la traversent, les piétons la piétinent. Les chats s’y cachent, des déchets s’y décomposent lentement.

Capucines, phragmites, ricins, noyers, grenadiers, féviers, ailantes, bougainvillées… se sont invités là au fil du temps. Toutes ces plantes constituent une matière dense et fraîche, généreuse, puissante et simple, qui puise eau et nourriture dans l’épaisseur du remblai ferroviaire.

Beyrouth est une ville minérale, bruyante et polluée, mais le vivant se glisse dans toutes ses interstices pourvu qu’il y ait à boire et à manger. En échange, les plantes prodiguent ombre et fraîcheur. Elles offrent aussi leurs fleurs, leurs fruits, leur bois, leur parfum, leurs sons frémissants. “

Jardin de friche et belvédère, vue vers le nord-est, quartier Geitawi, Beyrouth.

Refuges vivants

Les marges sont des lieux refuges. Parce qu’ils sont hors circuit, non aménagés car non rentables, ces espaces urbains résiduels sont délaissés : bords de routes, de voies ferrées, miettes de villes, bordures de trottoirs, coins de balcons… La résistance du vivant, sa plasticité face à des conditions hostiles (manque d’eau, de matière organique…) est impressionnante. Certaines plantes poussent dans presque rien. Cataloguées comme invasives, l’ailante, le buddleia, le robinier sont pourtant une aubaine pour le jardinier ou le paysagiste, qui doit parfois composer avec des sols difficiles. Herbacées, arbustes ou arbres, les plantes spontanées nous renseignent sur la nature du sol. Du sureau ? Le sol est plutôt frais, fertile. De l’argousier ? Le sol est drainant. Du mouron blanc ? Le sol est vivant et équilibré.

Le Tiers paysage

«Le Tiers paysage est constitué de l’ensemble des lieux délaissés par l’homme. Ces marges constituent une diversité biologique […].
Tiers paysage renvoie à Tiers état […]. Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir.
Il se réfère au pamphlet de Sieyès en 1789 :
« Qu’est-ce que le tiers état ? – Tout.
Qu’a-t-il fait jusqu’à présent ? – Rien.
Qu’aspire-t-il à devenir ? – Quelque chose. »

Gilles Clément, Manifeste du Tiers paysage

Renouveler une pratique figée

Observer et jardiner ce « Tiers paysage » (cf. encadré), avec ses habitants, est une manière contemporaine et dynamique de penser le projet de paysage et de renouveler sa pratique aujourd’hui figée dans un formalisme consensuel.

Tout espace, quel qu’il soit, est intéressant et présente un potentiel de projet.

Observer, sentir l’ambiance et le rythme du lieu, puis retranscrire l’existant dans un état des lieux précis, est une première étape essentielle. Il s’agit d’inventorier l’existant de la manière la plus exhaustive possible. Mesurer et relever plantes, vues, exposition, nature du sol et des limites, ressources en place (tas de pierres ou de briques, dalle, enrobé défoncé, matériaux ou déchets en tous genres sont autant de ressources réutilisables pour le projet). Nous cernons aussi les « usages », c’est-à-dire la manière dont l’homme utilise l’espace, sur lequel plane l’ombre du projet.

Toits et cours, quartier Mar Michael, Beyrouth

Le paysagiste, un étranger de passage

Il s’agit également de rencontrer les gens qui vivent (sur) le lieu, pour pouvoir le transformer au mieux. Et puisqu’ils sont les principaux concernés par le projet, autant le construire collectivement, avec eux qui vivent l’espace, le traversent, le voient…

Comment rencontrer un lieu, saisir son rythme ? Comment rencontrer ses habitants ? Ils sont de précieux alliés, nous devons travailler avec eux pour comprendre les dynamiques, les représentations à l’oeuvre. Ce n’est pas toujours facile. Le paysagiste est un étranger de passage qui propose de transformer le lieu choisi. C’est très intrusif. Il faut tisser un lien simple pour entrer en relation, puis réfléchir ensemble, donner la parole, définir un cap, formaliser des propos. Cela ne peut pas s’inscrire dans un processus de projet classique, avec des honoraires serrés, et le formalisme rigide des marchés publics. Il faut passer du temps sur place, traîner, papoter, l’air de rien, partir, revenir, glaner des morceaux du site.

Pendant ce temps, on s’approprie le lieu sans vraiment s’en apercevoir et, par notre présence, ses habitants s’habituent à l’idée du projet à venir.

Herbacées spontanées en pied de façade, quartier Mar Michael, Beyrouth

Chantier d'essai

Avec l’état des lieux comme base solide (plans, coupes, dessins, montages, collages, photos, vidéos… tout est permis), on peut commencer à réfléchir tous ensemble (paysagiste et habitants intéressés) à des transformations. Comment améliorer l’existant ? Pour qui, pour quoi faire ? Avec quels outils d’action, quelle temporalité ? C’est le moment de la construction collective d’une esquisse. Elle constitue la référence qui permettra de garder le cap tout au long du processus de transformation de l’espace. On passe ensuite à un premier chantier d’essai d’un à trois jours, soigneusement préparé, ouvert à tous : riverains, écoles, étudiants, élus… professionnels ou non, chacun y trouve sa place.

Du sur-mesure

Puis l’esquisse est revisitée à la lumière des enseignements apportés par le chantier. On ajuste le cadre de départ, comme on ajusterait à un corps un vêtement sur-mesure.

D’autres chantiers ont lieu, au fil des saisons, et prolongent ce mouvement conception-terrain. Ils permettent aussi de passer le relais, de transmettre l’esprit jardinier comme manière d’agir. En travaillant, nous formons les équipes d’agents municipaux, les habitants volontaires, les écoliers à des pratiques simples de gestion extensive : détourner et recycler des matériaux, limiter les tontes, laisser des espaces en prairie, rajeunir des arbres vieillissants, valoriser les produits (bois, herbe, foin…), protéger un boisement en devenir…

Pas de jardin sans jardiniers

La fréquence des chantiers diminue, pour devenir un accompagnement léger. Nous considérons notre mission terminée lorsque notre présence n’est plus nécessaire : quand les utilisateurs et les jardiniers du lieu se sont approprié l’esprit du projet, ils sont autonomes. Nous pouvons partir !

Le processus habituel (phase d’études, appel d’offres pour un marché de travaux, chantier exécuté par une entreprise prestataire, livraison des travaux, fin de l’histoire) est inadapté car trop rigide. Il a lieu sur des temps trop courts et ne bénéficie que d’un suivi basique après la fin du chantier (taille des arbustes et tontes par exemple). En résultent alors des formes figées et une ambiance en deçà de ce que l’espace aurait à offrir. On ne peut pas créer un jardin sans jardiniers.

De quoi nourrir le corps et l'esprit

En plus de la confiance des commanditaires, publics ou privés, un ingrédient est indispensable : le temps (le temps qui passe, le temps qu’il fait). Les projets participatifs sont un exercice à la fois sensible et passionnant, car il n’existe pas de recette. Chaque contexte de projet est unique. Les espaces délaissés, ou en attente de projet, sont des lieux propices à ce genre de jeu sans risque. Le jardinage collectif est une action douce et réversible. Qu’il s’agisse de parcs, de friches urbaines, d’abord de logements, de coeurs d’îlots, d’espaces ruraux, l’expérience est toujours fédératrice et positive : le processus de co-construction compte au moins autant que le résultat. N’importe quel espace peut devenir un jardin, c’est-à-dire un petit espace de liberté et de création, où l’on retrouve soi et les autres, où l’on fait pousser de quoi nourrir le corps et l’esprit.

Les jardins réussis sont ceux qui permettent des rencontres fertiles et joyeuses.

Je monte vers Getawi

Certains espaces sont jardinés, modestement. Ici, trois noyers sont alignés, plantés en haut de talus. Là, un grenadier est appuyé contre une courette. Deux fruits desséchés sont restés accrochés malgré la tempête d’hier. Le citronnier au bord de la voie ploie sous le poids des fruits.

Plus haut, quelqu’un a installé un vieux canapé défoncé sur un sol maigre où poussent des vivaces brunies. C’est en fait la dalle d’une maison qui a perdu ses murs et son toit, probablement pendant la guerre. La vue, vers l’Est, embrasse le grand paysage: Bourj Hammoud, le quartier arménien, et au loin les montagnes.

Les jardins sont partout, il suffit d’ouvrir les yeux pour les voir.

Ce coin de balcon est une « marge » où s’est réfugié l’ailante profitant de l’eau rejetée par la climatisation. Quartier Mar Michael, Beyrouth, novembre 2015