Cimetières paysagers : des lieux qui invitent à la promenade

Cimetières semi-paysagers, cimetières paysagers, cimetières parcs, cimetières boisés, cimetières écologiques… ces lieux de repos et de recueillement sont devenus également aujourd’hui des lieux de promenade et de flânerie apaisants, ainsi que des corridors
de nature préservée s’intégrant dans la trame verte de nos villes.

Cimetière du Parc à Clamart (Hauts-de-Seine) : de plus en plus répandu, ce type d’aménagement répond aux préoccupations environnementales des communes et intègre les lieux de recueillement au sein d’un espace vert © MHRL

Au fil du temps, les cimetières ont évolué, passant des abords d’églises aux portes des villes et villages. À partir du XIXe siècle, la plupart des cimetières se retrouvent à l’extérieur des centres-villes et leur gestion déléguée aux administrations municipales. Arrivés au bout de leur capacité, ils contraignent maintenant celles-ci à agrandir ou créer de nouveaux emplacements. Mais leur conception a considérablement évolué et les cimetières du XXIe siècle répondent à de nouveaux impératifs.

Hellbourg à La Réunion : la végétalisation des tombes n’est pas du tout une ennemie mais contribue à l’atmosphère du site © MHRL
Saint-Lary-Soulan dans les Pyrénées : toutes les allées ont été enherbées dans ce cimetière semi-paysager © MHRL

Instaurer un dialogue entre la vie et la mort

Les interdictions concernant les produits phytosanitaires de synthèse ont été étendues aux cimetières au 1er juillet 2022. Prises en compte par beaucoup depuis plusieurs années, elles ont contraint les gestionnaires à trouver des réponses alternatives aux désherbants chimiques, avec des techniques mécaniques ou thermiques. Ces solutions de substitution s’avèrent souvent très chronophages et induisent d’autres complications, mais elles permettent de contenir les herbes indésirables et de maintenir un cadre considéré comme « propre ».

Une autre tendance s’est développée parallèlement : faire de la végétation non plus une ennemie mais une alliée. Les cimetières deviennent semi-paysagers, avec l’engazonnement des circulations piétonnes et la mise en place de végétaux – arbustes, grimpantes, vivaces, couvre-sols, ou même flore spontanée – dans de nombreux espaces disponibles : entrées, abords d’allées, pieds d’arbres, intérieur des espaces d’inhumation, tombes délaissées ou en reprise, pieds des murs. Quant aux cimetières proprement dits paysagers, ils dispersent leurs stèles sur une surface engazon­née dans un cadre arboré.

Le Père-Lachaise, à Paris, peut être considéré comme le premier cimetière paysager de France © MHRL

Le cimetière devient un parc public, offrant une variété de parcours dans des atmosphères de sérénité et d’intimité, qui instaurent « un dialogue permanent entre la vie et la mort », un cadre naturel et verdoyant pour se reconnecter à la nature et y trouver du réconfort dans un environnement apaisant. Mais le cimetière joue aussi maintenant un rôle dans la biodiversité urbaine, en s’intégrant dans ses trames vertes.

La communication est un outil indispensable pour accompagner les changements de pratiques © MHRL

Changer les mentalités

Il reste avant tout le lieu où reposent les morts, fréquenté par leurs familles au moment des obsèques puis des séances de recueillement, notamment à la Toussaint. Pour accompagner cette évolution dans leur conception et leur gestion, une forte communication est nécessaire. Pour beaucoup, la présence d’herbes dans les allées, les inter-tombes, était tout simplement synonyme de mauvais entretien. Les mentalités aujourd’hui changent. Les panneaux sur le site lui-même, les informations dans la presse municipale et sur le site internet de la ville, les échanges verbaux, la réponse systématique aux courriers et la mise en place d’événements contribuent à expliquer les nouveaux enjeux et à séduire en présentant cet espace sous un nouveau jour. La fibre écologique, l’intérêt pour la nature et l’attrait du vert permettent de sensibiliser les usagers et de changer les mentalités. Les labels (comme EcoJardin) concourent à valider la démarche.

Paysager un cimetière, ce n’est pas nouveau

Le cimetière du Père-Lachaise, à Paris, peut être considéré comme le premier cimetière paysager, conçu par l’architecte néo-classique Alexandre-Théodore Brongniart sur le modèle des jardins à l’anglaise et ouvert en 1805. C’est un véritable parc public pour la capitale, recevant chaque année plus de trois millions de visiteurs. Deuxième cimetière paysager en France, le cimetière de l’Est, à Lille (Nord), a été créé en 1779 sur le site d’un ancien parc. Il est géré aujourd’hui comme un milieu naturel en appliquant des principes de gestion différenciée.

Plus récent, le cimetière intercommunal du Parc, à Clamart (Hauts-de-Seine), a été conçu juste après la Seconde Guerre mondiale, alors dans le sud du département de la Seine, répondant à la nécessité de pallier la saturation des cimetières com­munaux. Associant une opération d’urbanisme et de création de logements à l’installation d’un cimetière, le projet est confié à l’architecte Robert Auzelle. Passionné par l’art funéraire, dont il avait fait sa thèse de fin d’études, il va totalement repenser le projet initial pour instaurer un dialogue entre la cité et le cimetière, et passer d’une organisation classique « à la française » avec des allées rectilignes, à un ordonnancement inspiré des cimetières anglo-saxons et de l’Europe du Nord. Et cette proposition sera retenue par les décideurs locaux. Réalisé par l’entrepreneur Raymond Lesage, ouvert en 1958 sur 30 hectares, le cimetière du Parc est un véritable arboretum, voisinant des emplacements mortuaires plus classiques. Il permet aux familles de se recueillir dans un site d’exception, et aux promeneurs de cheminer à travers des allées boisées et des tombes éparpillées au sein de la verdure. Robert Auzelle et Raymond Lesage y sont tous deux inhumés.

Aujourd’hui, en région parisienne, les exemples se multiplient, la plupart des nouveaux aménagements suivant cette démarche : Lognes, Lieusaint, Saulx-les-Chartreux, Ablis, Mont-Valérien, Saint-Martin-du-Tertre, Bourg-la-Reine… Saint-Ouen-l’Aumône, par exemple, a planté une dizaine d’arbres fruitiers dans le carré des enfants de son cimetière, des rosiers dans l’espace des indigents et enterré des oyas dans les jardinières des tombes des « Morts pour la France », pour mieux gérer les arrosages. Et de nombreux exemples concernent plus largement l’ensemble du territoire.

Implantation de rosiers en pied d’arbre au cimetière des Gonards de Versailles (Yvelines) © MHRL
À Thiais (Val-de-Marne) également, les tombes reçoivent des rosiers © MHRL

Des couloirs de biodiversité

Les cimetières paysagers jouent un rôle dans la végétalisation des villes. Ils favorisent l’essor de la biodiversité, en créant un écosystème propice à la vie animale et végétale.

L’Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France a lancé en 2020 une étude de la flore spontanée, des pollinisateurs sauvages, des oiseaux, des micromammifères et des chauves-souris sur un échantillon de 45 cimetières franciliens s’appuyant sur des protocoles de sciences participatives. Cette étude « cimetières vivants » a donné lieu à une première synthèse publiée en janvier 2024. Parmi les constats, il s’est confirmé que les cimetières étaient des écosystèmes urbains ayant une capacité d’accueil intéressante pour la biodiversité. En complément des espaces naturels, l’installation de micro-habitats permet d’accueillir une petite faune et de favoriser la biodiversité ; avec également un intérêt pédagogique pour sensibiliser les visiteurs.

Concernant la flore, il semble que la forte minéralité de ces milieux favorise l’implantation de taxons adaptés à des conditions chaudes et sèches. Mentionnons également que la large part donnée à la végétation améliore l’infiltration des eaux pluviales.

Vers un retour à la terre

Une autre nouvelle tendance est celle du cimetière dit « écologique » : cercueils en bois ou en carton, vêtements et linceuls en fibres naturelles, urnes biodégradables, interdiction des actes de thanatopraxie (soins de conservation d’un corps). L’espace est uniquement enherbé et arboré, sans caveau ni pierre tombale, sans plaque commémorative ni fleurs artificielles. Une offre alternative à l’incinération, correspondant à une « demande sociétale forte des habitants qui ne souhaitent pas polluer davantage après leur mort ». Le premier cimetière de ce type ouvert en France en 2014 est celui de Souché, géré par la ville de Niort, dans les Deux-Sèvres.

La prochaine étape sera peut-être celle de l’humusation : la transformation naturelle du corps en humus. Donnant lieu à discus­sion dans plusieurs pays, cette pratique est pour le moment toujours interdite par la loi française…

Certains ont encore une mauvaise conception du « zéro phyto »… © MHRL

Trois projets primés aux Victoires du Paysage 2024

Depuis 2008, les Victoires du Paysage, organisées tous les deux ans par l’interprofession Valhor, récompensent les plus beaux aménagements paysagers de France. Pour cette édition 2024, dont les prix ont été remis solennellement le 11 décembre à Paris, une nouvelle catégorie s’intègre dans l’espace public urbain : le cimetière.

Trois réalisations ont ainsi été distinguées par le jury :

  • le cimetière de Montpellier Méditerranée Métropole dans l’Hérault, en comaîtrise d’ouvrage avec SA3M Groupe Almeted (Victoire d’or),
  • l’extension en cimetière paysager du cimetière de la commune des Haies, dans le Rhône (Victoire d’argent),
  • la création d’un cimetière paysager intercommunal du Bois Bailleul pour la communauté d’agglomération Grand Paris-Sud-Seine-Essonne-Sénart, à Bondoufle dans l’Essonne (Victoire de bronze).

Références

  • Paysages et entretien des cimetières, Plante & Cité (2017)
  • Promenons-nous dans les cimetières. Études de l’Institut Paris Région (2024)
  • Guide de conception et de gestion écologique des cimetières. Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France (2022).
  • Cimetières vivants : étude de la biodiversité des cimetières. Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France (2022).
  • Les Victoires du Paysage 2024 par Valhor.