Chenonceau : les fleurs mènent la vie de château
Renouveler les compositions florales régulièrement dans les dix-neuf pièces du château : tel est le défi auquel s’attelle chaque semaine Jean-François Boucher, le responsable de l’atelier floral du château de Chenonceau (Indre-et-Loire). Il nous fait découvrir les coulisses de son art.
Cela fait trente ans que la famille propriétaire a décidé de décorer toutes les pièces de son château avec des fleurs pour le rendre plus vivant, plus accessible au public », nous dit Jean-François Boucher, responsable de l’atelier floral du château de Chenonceau depuis dix ans. Il avait postulé à cette fonction prestigieuse arguant de sa qualité de meilleur ouvrier de France. Il a aussi toujours vécu dans le monde des fleurs. Il est fleuriste de métier, ses grands parents étaient producteurs de fleurs, sa grand-mère bouquetière et sa mère fleuriste, tous dans le département d’Indre-et-Loire.
Le potager des fleurs
Pour les compositions florales, il utilise au maximum des fleurs de saison. Une partie provient de plantes cultivées sur une parcelle du domaine, le « potager des fleurs », servant à la fois à l’atelier floral et au chef cuisinier du restaurant du château. « C’est une chance de bénéficier de ce circuit court », précise Jean-François, montrant sa sensibilité à l’écologie. Si le « potager des fleurs » comprend de nombreux légumes destinés avant tout au chef cuisinier, 250 variétés de fleurs à couper y sont cultivées. « On se partage quelques végétaux avec le chef cuisinier. Par exemple, nous utilisons parfois des aubergines dans nos compositions et le chef choisit des fleurs pour ses plats. »
La durée de vie d’une fleur étant limitée, il faut changer les bouquets chaque semaine pour avoir en permanence des fleurs fraîches. « Le choix des fleurs s’effectue en fonction du volume attendu du bouquet et de son harmonie avec les couleurs de la pièce où il sera déposé. Si le bouquet est un élément du décor, il ne doit pas prendre le dessus. Tout est une question d’équilibre », souligne Jean-François. Et il y a dix-neuf pièces à décorer ! Pour accomplir cette performance, trois personnes sont mobilisées à l’atelier : lui et son assistante Aurélie, aidés, selon la saison, d’un ou deux élèves en alternance, représentant l’équivalent d’un temps plein.

Une activité très planifiée
L’activité d’une semaine type de l’atelier s’organise ainsi : le vendredi, on planifie les compositions qui seront installées la semaine suivante. Pour l’approvisionnement en fleurs, « nous effectuons une précommande de fleurs auprès du grossiste et, le lundi matin, nous partons à l’aventure pour glaner dans le parc et la nature environnante du bois, des branchages, des ombellifères… Nous prélevons aussi dans les serres les fleurs issues de bulbes comme les jacinthes, amaryllis, narcisses, tulipes et celles provenant de semis », indique Jean-François. L’après-midi est consacré à la préparation des contenants.
Le mardi est une grosse journée. « Le matin, nous réceptionnons l’arrivage volumineux de fleurs et nous les installons avec une priorité pour les pièces nécessitant le changement des bouquets. Puis nous confectionnons les compositions pour les jours suivants. » Cela n’empêche pas l’équipe de faire une tournée chaque matin dans le château pour vérifier l’état des bouquets, voire pour remplacer les fleurs défraîchies.

Compositions libres
« Au cours d’une année normale, les bouquets sont composés d’environ 45 % de végétaux de notre production et de 55 % achetés. Nous utilisons environ 5 000 tiges de fleurs et feuillages par semaine. » Si l’on compte parfois plusieurs bouquets par pièce, cela représente 120 à 150 compositions hebdomadaires. « Nous sommes très libres dans la conception et la réalisation des bouquets. Nous sommes dans un château à la campagne et on doit s’accorder à ce cadre et au style Renaissance du bâtiment. Cela tombe bien, c’est ma nature et ce n’est pas en contradiction avec mon style. »


Noël au pays des châteaux
« Nous avons demandé aux historiens d’effectuer des recherches sur les styles de fleurs et de compositions utilisées à l’époque car nous avons peu d’archives. » Au XVIIIe siècle, l’art floral était avant tout liturgique. Certes, on utilisait des fleurs et des feuillages pour décorer les maisons mais on ne peut pas vraiment parler d’art floral. « Mais nos compositions ne sont pas figées à une époque. Notre métier est en perpétuelle évolution. Nous nous adaptons aux modes, nous utilisons les nouveaux végétaux qui apparaissent sur le marché. Nous suivons les saisons. » Les compositions de Noël prennent une place importante car Chenonceau participe au « Noël au pays des châteaux », manifestation qui dure plusieurs semaines, de la Saint-Nicolas à l’Épiphanie et à laquelle adhèrent sept châteaux de Touraine*. Outre de nombreuses animations, l’art floral y occupe une place de choix. Les décorations sont très sophistiquées. Elles sont basées sur un thème qui change chaque année. Pour Noël 2024, la vedette était la porcelaine, avec des compositions dans de la vaisselle de luxe de la célèbre maison Bernardaud, spécialisée dans la porcelaine de Limoges et dans l’art de la table
Un métier qui se partage
Jean-François Boucher ne reste pas non plus enfermé dans son atelier. « Nous participons à plusieurs concours internationaux tout en gardant notre identité. Quand j’étais jeune, je participais déjà à de nombreux concours en France et en Europe. J’aime bien faire partager mon métier. » Des ateliers ouverts sont organisés, c’est-à-dire des démonstrations à des groupes, mais aussi en interne, comme une initiation à l’art floral proposée à des clients privilégiés. Le vendredi est organisée une master class pour les passionnés de fleurs. Ils visitent d’abord le potager puis passent à l’atelier où leur sont présentés les rudiments de l’art floral et chacun repart avec son bouquet.
« Plus les fleuristes communiqueront sur leur métier, plus les consommateurs seront sensibles aux végétaux qu’on leur propose », conclut Jean-François.

* Amboise, Azay-le-Rideau, Chenonceau, Chinon, Langeais, Loches, Villandry


