Bernard Chevassusau-Louis : Au jardin, de la patience et du bon sens

Le jardin est un espace de biodiversité au même titre que tous les autres espaces du territoire. Comment le jardinier peut-il gérer, connaître, favoriser cette biodiversité et faire le tri face à tout ce qu’il entend ou tout ce qu’il peut lire ? Le spécialiste du sujet, Bernard Chevassus-au-Louis, nous éclaire de ses conseils. Cela commence par apprendre à ouvrir les yeux…

 

Bernard Chevassus-au-Louis, président d’Humanité et Biodiversité © J.-F. Coffin

« Le terme de biodiversité souligne l’extraordinaire diversité des êtres vivants », commence Bernard Chevassus-au-Louis quand on lui demande ce que peut faire un jardinier pour la favoriser dans son jardin. Ce spécialiste du sujet préside l’association Humanité et Biodiversité dont le but est de « placer la biodiversité au cœur de nos sociétés » (cf. Encadré page suivante).  Il sait donc de quoi il parle. « Auparavant, on parlait de protection de la nature (espaces à préserver, même avec l’intervention de l’Homme) et le reste du territoire était perdu pour la biodiversité.  » Les zones à protéger étaient différenciées, comme les réserves naturelles ou les parcs nationaux, les autres parties du territoire semblant ne pas être concernées. « La biodiversité sous cloche était une fausse idée.  » Elle concerne en fait toutes les activités humaines : villes, agriculture, jardins… « Chacun, dans son métier, doit pouvoir agir pour la biodiversité, même si cela ne se voit pas.  »

Un jardin dans la tête

Pour son jardin, il faut avant tout changer son regard. « Regardez votre jardin, détectez où vous pouvez intervenir pour utiliser la biodiversité ou pour qu’elle soit présente. Le jardin est une partie de soi. Tout jardinier a son jardin dans la tête : que vais-je y faire ? Comment va-t-il ?  » L’idée est de jeter un autre regard, pour soi et pour les autres. « L’espace où je suis maître et seigneur, je vais l’ouvrir à d’autres usagers. Quand je le quitterai, qui sont les usagers qui le fréquenteront ?  »

Une biodiversité en liberté surveillée

Une part du jardin doit être abandonnée au sauvage, en laissant un peu de liberté à la nature. Permettre à la biodiversité de se développer dans son jardin ne signifie pas pour autant laisser la nature prendre le dessus et le transformer en terrain vague. Le jardinier doit tirer profit de la biodiversité en la maîtrisant et en favorisant ses aspects positifs, comme aider la présence de la faune utile.

Le fait d’y rencontrer une diversité d’insectes, grâce au pollen, va en partie être utile. Mais « n’ayez pas une vision immédiatement utilitaire. Créez un écosystème, acceptez la part d’aléas, certains se développeront plus que d’autres ».

Le jardin : un garde-manger pour la faune

Prenons la fonction de garde-manger du jardin. « Tenez compte du calendrier pollinique du jardin : y a-t-il à manger toute l’année pour les insectes et ce depuis les premiers chatons ? Est-ce si grave de laisser de vieux radis monter à graine ? Ils pourront servir de nourriture pour les oiseaux. Et pourquoi ne pas abandonner un plant de carotte à une chenille ?  »

Un autre exemple avec le paillage : en utilisant de la paille de lin pour vos tomates, des graines vont peut-être pousser. Laissez-les si les plants sont bien installés. Les fleurs et graines serviront à la faune et ne perturberont pas pour autant les tomates. Les plantes comme le fenouil peuvent monter à graine. Laissez-les faire. Elles ne vont pas tout envahir !

Consacrez une place aux géraniums sauvages à floraison tardive. Si des semences apportées par les oiseaux se développent, pourquoi ne pas leur laisser une place ? Leurs graines serviront de nourriture aux oiseaux en hiver. N’hésitez pas à laisser des débris végétaux qui serviront de garde-manger ou d’abris !

LE RÉSEAU « OASIS NATURE »

Une Oasis Nature, c’est un jardin, un parc ou un domaine, mais c’est aussi un balcon ou une terrasse, où la nature est respectée et peut se développer. Dans tous les cas, c’est un espace où la biodiversité s’épanouit.  »

« Parce que l’urbanisation va croissant et que l’avenir de la biodiversité nous concerne tous, il faut agir. Avec l’association Humanité et Biodiversité, transformez votre jardin ou votre balcon en une Oasis Nature et participez activement à la reconstitution d’un bon état général de la nature. Quelques mètres carrés suffisent pour voir apparaître une flore et une faune riches et variées. C’est aussi l’occasion de s’offrir un petit coin de paradis à domicile et de prendre connaissance des espèces qui nous entourent !  »

Continuité des milieux naturels

Vous pouvez rejoindre la communauté Oasis Nature, sorte de réseau écologique.

« Vous contribuez à construire un maillage d’espaces favorables à la biodiversité partout sur le territoire et des continuités entre les milieux naturels, pour permettre aux espèces de circuler et d’interagir et aux écosystèmes de fonctionner.  »
www.humanite-biodiversite.fr/qu-est-ce-que-les-oasis-nature

Un petit monde à gérer

« Introduire le sauvage constitue une petite révolution, mais il faut gérer ce petit monde. Toutes les espèces rêvent d’envahir la planète. Elles ne se régulent pas toujours d’elles-mêmes.  » Parfois, de vrais problèmes se posent. Certaines graminées qui montent à graine nécessitent d’être éliminées. C’est le cas du pâturin. Des compromis doivent être trouvés : « Si vous semez des œillets d’Inde, réputés éloigner les nématodes, vous acceptez le risque d’attirer les limaces qui apprécient leurs plantules !  » Le jardin comporte différentes zones : plein soleil, ombre, parties humides ou sèches… « L’erreur est de réagir uniformément en arrosant les zones sèches. Pourquoi ne pas respecter les biotopes ? Il y a des espèces spécifiques aux zones sèches, et d’autres aux zones humides.  » Et les cailloux : sont-ils vraiment gênants ?

« Dans mon jardin, j’ai essayé d’introduire des petits cyclamens. Aujourd’hui, ils sont partout, sauf dans l’endroit où je les ai implantés. Il faut accepter de “ménager” et d’écouter les plantes qui vous disent là où elles se trouvent bien, de ne pas trop intervenir.  » Bernard Chevassus-au-Louis fait allusion à l’ouvrage d’Olivier de Serres Théâtre d’Agriculture et mesnage des champs, dont le message est : « Le fondement de l’agriculture est la connaissance du naturel des terroirs que nous voulons cultiver.  »

La biodiversité peut allier espèces sauvages et cultivées. Ici, promenade Peireire à Paris © G. Carcassès

Une biodiversité cultivée

Favoriser la biodiversité n’est pas laisser uniquement la place aux plantes sauvages. L’homme a joué et y joue son rôle. Les espèces cultivées en font partie. « Prenez les catalogues des semenciers qui provoquent l’émerveillement du jardinier qui les explore, et tout le savoir-faire accumulé au fil du temps sur les associations d’espèces ! Cette diversité cultivable est aussi une dimension de la biodiversité.  »

Une philosophie de la biodiversité

Si Bernard Chevassus-au-Louis ne donne pas de recette miracle pour gérer au mieux la biodiversité dans notre jardin, il nous apprend à ouvrir les yeux, à être patient. Sans nous décourager, il souligne que si l’on négocie le virage de la biodiversité, on n’obtient pas immédiatement des choses extraordinaires : « Je fais le pari du temps long, je ne me décourage pas.  » Et d’ajouter un proverbe : « Ce que fait une femme en neuf mois, neuf femmes ne le font pas en un mois !  », avant de conclure : « Ayez de l’humilité face au vivant et faites de la biodiversité une vertu !  »

Jean-François Coffin
Journaliste et membre du comité de rédaction de Jardins de France

http://www.humanite-biodiversite.fr/