Agroécologie et agroforesterie : les bénéfices de l’arbre

Ombre, emprisonnement du carbone dans le sol, abris pour la faune, etc. les bénéfices apportés par les arbres sont connus et nombreux. On oublie souvent, pourtant, qu’ils peuvent être aussi partie intégrante des systèmes de production et être cultivés, pour leur bois ou leurs fruits.

Vigne en hautains dans la plaine de Tarbes © E. Bourgade – Arbre et paysage 32

 

Les termes d’agro-écologie et d’agroforesterie sont à présent couramment employés, et même parfois confondus. Ils ont en fait des sens différents. Si nous prenons les définitions officielles(1*), l’agro-écologie est définie comme « l’ensemble des pratiques agricoles privilégiant les interactions biologiques et visant à une utilisation optimale des possibilités offertes par les agrosystèmes ».

L’agroforesterie, quant à elle, est un « mode de production agricole associant sur une même parcelle des plantations d’arbres à d’autres cultures, dans la perspective d’effets bénéfiques réciproques ». Les arbres dont il est question ici peuvent être cultivés pour leur bois, leurs fruits, leurs propriétés médicinales ou aromatiques, ou encore parce qu’ils maintiennent la fertilité des sols (espèces fixatrices
d’azote).

 

Les systèmes agroforestiers disparus en régions tempérées

L’agroforesterie est l’appellation moderne des systèmes agricoles traditionnels dans une majorité de régions dans le monde où les cultures céréalières, maraîchères, fruitières, forestières et l’élevage sont associés sur une même surface. En France, selon les régions et les espèces associées, on parlait de « Joualle » pour les systèmes dans lesquels la vigne pouvait être cultivée en « Oulière » (rangs de vigne entre lesquels on sème des céréales ou des plantes sarclées) ou en « Hautain » (complantation avec des arbres fruitiers servant de tuteurs à la vigne) (Dupraz and Liagre 2011). On trouve encore, dans les régions de pommiers à cidre, les « Présvergers » associant arbres fruitiers et élevage. Ces systèmes traditionnels ont été décrits dans toute l’Europe, Dehesa et Pomadaras en Espagne, Piantate et Seminativi arborati en Italie ou encore Streuobst en Europe centrale (Allemagne, Autriche et Suisse) (Lauri et al., 2019).

On trouve également le terme « agroécologie », sans trait d’union, équivalent à l’anglais agroecology. Cette graphie marque alors clairement l’idée que c’est une discipline scientifique en tant que telle, et non la simple addition de deux disciplines pré-existantes, agronomie et écologie. On remarque d’ailleurs, curieusement, que cette question ne se pose pas pour l’agroforesterie, sans trait d’union y compris en français, alors qu’il s’agissait bien historiquement d’intégrer de l’agriculture dans les plantations forestières !

Aujourd’hui, ces systèmes ne subsistent qu’à l’état de reliques en régions tempérées. À partir d’enquêtes réalisées en 2017 en Europe, on estime que les systèmes agroforestiers intégrant des arbres fruitiers ne couvrent que 0,24 % de la surface agricole utile et que ces surfaces ne correspondent qu’à 6 % des surfaces totales plantées en arbres fruitiers (Lauri et al., 2019).

Tacuinum sanitatis in medicina. Codex Vindobonensis Series nova 2644 der Österreichischen Nationalbibliothek © CC-PD-Mark

 

Des systèmes encore présents dans les milieux tropicaux

En revanche, les systèmes agroforestiers sont encore présents dans de nombreuses régions tropicales humides ou même en régions subtropicales sèches où les oasis sahariennes en sont un très bon exemple. L’agroforesterie assure, dans ces régions, les ressources en cultures vivrières et en pharmacopée traditionnelle pour les populations locales. Elle contribue également à la résilience des écosystèmes, en limitant l’érosion par exemple. Toutefois, le développement des monocultures de rente (caféier, cacaoyer, palmier à huile, hévéa) ces dernières décennies, et la déforestation qui y est généralement associée, a fortement diminué les surfaces forestières (-27 % entre 2001 et 2015, Global Forest Watch(2*)) et donc les agroforesteries traditionnelles associées.

Cependant, son importance agricole et sociétale est reconnue et un organisme international, l’ICRAF (World Agroforestry Center)(3*), est entièrement dédié à l’étude de l’agroforesterie dans ces régions. Il s’agit de reconstituer les couverts forestiers en réintroduisant, dans les parcelles agricoles, des arbres pour les associer à des cultures de rente et des cultures vivrières.

Ces systèmes permettent ainsi de conjuguer une valorisation sur le long terme (bois d’œuvre, bois précieux) et sur les court et moyen termes (culture de rente, vivrière, pharmacopée). C’est ce que proposent différentes associations telles que Zero-deforestation(4*)

 

Agroforesterie et agro-écologie donnent deux points de vue sur les agrosystèmes

Comme l’indique son nom, l’agroforesterie est très marquée par son origine forestière. Elle est née de la volonté des forestiers tropicalistes de développer des productions agricoles dans les forêts afin d’accroître le bien-être des petits agriculteurs (King, 1987). L’agroforesterie s’intéresse en premier lieu à la structure du système. La mise en œuvre d’un système agroforestier doit en effet être organisée dans le temps, puisque les différentes espèces associées peuvent être plantées en même temps (complantation) ou de façon échelonnée. Un tel système doit également être organisé dans l’espace. Dans ce cas, les emplacements des espèces les unes par rapport aux autres conditionnent leur croissance et leur rendement mais aussi, pour l’agriculteur, l’ergonomie du système. Un des aspects importants est en effet l’aptitude d’une espèce à se développer à l’ombre d’une autre.

L’agroécologie a, quant à elle, l’ambition d’analyser le fonctionnement des systèmes. Les principes généraux visent à limiter les compétitions entre espèces pour la lumière ou les nutriments, par exemple, et à favoriser au contraire les phénomènes de facilitation (une plante légumineuse, en enrichissant le sol en azote, contribue au développement d’une plante voisine qui n’a pas ces propriétés) (Caquet 2019). L’objectif étant d’obtenir une production valorisable pour l’agriculteur, on parle alors de « services d’approvisionnement » (produits agricoles de types fruits ou racines, bois énergie). Il s’agit également de développer d’autres « services écosystémiques », tels que les « services de régulation » (maintien de la fertilité du sol avec une plante légumineuse ; lutte contre l’érosion avec de l’enherbement) et les « services culturels » (exemples : plantes de valeur patrimoniale, jardin d’agrément) (Tibi et Therond 2017).

Système agroforestier à cacaoyer, région de Bokito, Cameroun, 2016. Le cacaoyer est ici associé à des arbres à tronc dénudé et haute frondaison, palmiers à huile, et cultures vivrières au jeune âge du système (tarot, manioc, igname, mais aussi arachide) © P.-E. Lauri

 

L’arbre dans l’agrosystème, un levier pour atténuer les effets du changement climatique

Que ce soit avec la vision agroforestière ou agroécologique, l’arbre apparaît donc intimement lié à la pérennité du système agricole et de son fonctionnement. En effet, en comparaison avec une monoculture, qu’elle soit herbacée (parcelle de céréales par exemple) ou arbustive (mûrier, framboisier par exemple), sa présence dans une parcelle agricole augmente les surfaces d’échange entre le système et son environnement, favorisant ainsi les régulations biologiques. Mais son intérêt est également ailleurs : l’arbre contribue à l’atténuation du changement climatique de deux façons. Il stocke davantage de carbone dans le sol qu’une culture annuelle ou maraîchère, par exemple, notamment par la profondeur d’enracinement. Il modère également les excès de lumière et de température en dessous de sa frondaison, fréquents en période estivale et favorise ainsi, à condition de respecter des distances minimales entre plantes, le bon fonctionnement des cultures.

 

Pierre-Éric Lauri
Chercheur à l’Inrae, membre du comité de rédaction de Jardins de France

 

À LIRE

Caquet T, Gascuel-Odoux C, Tixier-Boichard M, Dedieu B, DetangDessendre C, Dupraz P, Faverdin P, Hazard L, Hinsinger P, LitricoChiarelli I, Medale F, Monod H, Petit-Michaud S, Reboud X, Thomas A, Lescourret F, Roques L, de Vries H, Soussana JF (2019). Réflexion prospective interdisciplinaire pour l’agroécologie. Rapport de synthèse. 108 pages.

Dupraz C et Liagre F (2011), Agroforesterie, des arbres et des cultures, Éditions France-Agricole, Paris, France. King KFS (1987) The History of Agroforestry. In: Agroforestry – A Decade of Development. Steppler HA et Nair PKR (eds). ICRAF (International Council for Research in Agroforestry), p 3-11.

Lauri PÉ, Barkaoui K, Ater M, Rosati A (2019) Agroforestry for Fruit Trees in the Temperate Europe and Dry Mediterranean. In: Mosquera-Losada MR et Prabhu R (ed.), Agroforestry for Sustainable Agriculture, Burleigh Dodds Science Publishing, Cambridge, UK (ISBN: 978 1 78676 220 7; www.bdspublishing.com), p 385-418.

Tibi A et Therond O (2017). Évaluation des services écosystémiques rendus par les écosystèmes agricoles. Une contribution au programme EFESE. Synthèse du rapport d’étude, Inra (France), 118 pages.

 

(1*) www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000031053235

(2*) www.globalforestwatch.org

(3*) www.worldagroforestry.org

(4*) www.zero-deforestation.org/agroforesterie-pour-preserver-les-forets.php