L’enseignement de l’art vivant des jardins mérite soutien et reconnaissance
« Mon plus beau chef-d’œuvre, c’est mon jardin », disait Claude Monet, rappelant que la création d’un jardin relève autant de la sensibilité que du savoir-faire, qu’il est une forme d’art et, comme tout art, fruit d’une recherche longue, exploratoire, toujours recommencée.
La maîtrise de cet art exigeant requiert des formations spécifiques de haut niveau.

Le jardin, lieu d’inspiration et de respiration, consolateur et ressourçant, est un art nécessaire. Peut-être est-ce, avec l’architecture, l’art le plus proche de nous : il s’offre à nos fenêtres, se parcourt chaque jour, se partage le dimanche, et se pratique, vernaculaire, par plus d’un million de foyers français. Le jardin étant l’espace où l’art rencontre le vivant, où l’art se fait vivant, il entretient la relation la plus affine à la science et à l’écologie. Il répond, enfin, à un besoin fondamental de l’homme en le reconnectant aux grands cycles naturels. C’est pourquoi, longtemps considéré comme mineur, le jardin doit s’imposer aujourd’hui comme un art majeur, auquel nous devons former mieux et davantage.
Le jardin n’est jamais figé
De nombreux jardins exceptionnels nous ont été légués par les générations précédentes. Ils ont, parfois par miracle, plus certainement par l’attachement et l’admiration qu’ils suscitent, survécu aux guerres et aux appétits immobiliers. Ne nous y trompons pas : leur étonnante résilience masque une grande fragilité. Car même historique, le jardin n’est jamais figé : en perpétuelle évolution, il échappe à toute forme de stabilité. Tableau vivant et mouvant, le jardin est ainsi la seule œuvre d’art qui nécessite une intervention humaine continuelle pour durer, ainsi que le rappelle souvent Ivan Thé, jardinier en chef et, comme il se nomme lui-même, « restaurateur », du Potager du Roi.
De l’hortus conclusus, intime et clos, à la « fenêtre ouverte sur le monde » à la manière de Gilles Clément, du « jardin à la française » au « jardin en mouvement », l’art et la technique du jardin continuent de s’inventer pour produire des espaces jardinés de plus en plus variés. Autrefois cantonnées aux squares et aux parcs, comme ceux qu’on doit aux équipes d’Adolphe Alphand à Paris, les nouvelles formes jardinées conquièrent désormais nos rues et nos places, s’immiscent dans les interstices de la ville. Derrière des réalisations contemporaines dont la beauté plus sauvage s’éloigne de la perception classique du « parc et jardin », on perçoit que le regard comme le geste jardiniers se renouvellent encore, s’enrichissent, se complexifient aussi.

Un effort de formation insuffisant
Ce patrimoine exceptionnel, du plus ancien au plus récent, du plus classique au plus avant-gardiste, est à risque de disparition. Une des raisons, bien identifiées par les fédérations professionnelles et par la SNHF, est que l’effort de formation reste insuffisant pour assurer leur transmission et leur bonne gestion. Il existe une double difficulté, qualitative (le contenu et le niveau des formations dispensées) et quantitative (le nombre de formations offertes et de personnes formées).
Pour les jardiniers, auxquels revient cette lourde responsabilité, il est tout sauf aisé d’entretenir quotidiennement la vision initiale du concepteur d’un jardin. Cela suppose déjà de la comprendre, donc d’avoir été formé à l’histoire de l’Art des jardins, du plus classique au plus contemporain, de savoir où chercher l’information sur l’histoire de l’œuvre et d’avoir été familiarisé avec les principes de conception. Bien des jardins sont aujourd’hui si éloignés de l’intention initiale de leurs concepteurs qu’ils en ont perdu toute lisibilité et toute pertinence. Cette perte, due à une pure méconnaissance, à un défaut d’apprentissage, est dans certains cas irréparable. Apprendre à contextualiser son geste par rapport à l’histoire naturelle et culturelle de chaque site permet d’éviter de le « dénaturer » par des interventions intempestives, tout en permettant certaines libertés adaptatives et créatives.
On comprend aussi que le jardinier doit travailler avec les dynamiques complexes et souvent inattendues du vivant. Ce qui a toujours été vrai prend une résonance toute particulière aujourd’hui. Transmettre un jardin aux générations futures suppose en effet, tâche éminemment difficile, de l’adapter aux contraintes écologiques actuelles : changement climatique, sobriété d’usage de l’eau et lutte contre une pression pathogénique en forte augmentation et qui ne peut plus être contenue par la chimie.
Savoir renouveler l’art du jardin
De surcroît, la philosophie du geste jardinier a profondément évolué. Face à l’urbanisation rampante et à la crise écologique, le jardin devient sanctuaire du vivant et refuge de biodiversité. Dans sa quête de résilience et de réconciliation, le jardinier contemporain ne cherche plus à dominer la nature, mais à révéler la beauté de ses équilibres et à en accompagner les dynamiques. Il accepte désormais une part d’imprévu et son art est d’en tirer parti, dans un dialogue constant entre maîtrise et lâcher-prise. Il doit apprendre à observer et à respecter, à intégrer une forme de spontanéité, tout en maintenant une attention au dessein et au dessin de l’œuvre.
Enfin, il faut savoir renouveler l’art du jardin, non seulement pour inventer de nouvelles formes d’esthétique mais aussi pour répondre à l’évolution des usages. Le jardin n’est plus seulement un lieu de contemplation : il devient un espace de médiation, de pédagogie et de lien au territoire largement ouvert aux promeneurs, aux scolaires et à tous ceux qu’il lui revient désormais de sensibiliser aux enjeux du vivant. Ces nouveaux usages sont essentiels : ils donnent un sens et un intérêt renouvelé au maintien de ces espaces, condition même de leur pérennité. Encore faut-il savoir les connaître et les accompagner. Ils impliquent souvent des adaptations, voire des aménagements spécifiques, soumettant les jardins à une fréquentation qu’il faut apprendre à gérer pour ménager ces espaces fragiles.

Proposer des formations complexes, techniques et transversales
Niveau de complexité supplémentaire, tout jardin devrait désormais être replacé dans un contexte territorial plus large, permettant d’aborder les continuités écologiques et de le lier à ses communautés, à son histoire et à ses spécificités culturelles. C’est ainsi que nous formons nos concepteurs de jardin, dans le cadre du certificat de création et de conception de jardin dans le paysage (CCJP), obtenu en deux ans par la formation continue. Les paysagistes concepteurs, notamment ceux formés à l’École nationale supérieure de paysage, travaillent quant à eux généralement sur une plus grande échelle que le jardin isolé. Par la démarche de paysage, ils aident les villes et territoires à intégrer des « systèmes de parcs » en connectant des espaces jardinés sur l’ensemble de leur espace, à valoriser les poches de biodiversité situées en leur sein ou à leurs franges et à renaturer les espaces minéralisés du quotidien.
Ces évolutions exigent donc des formations à la fois très complexes, techniques et transversales. Si le jardin est un espace où se rencontrent l’art et le vivant, la culture et l’écologie, le patrimoine et l’innovation, on mesure toute la difficulté de former à cet art complet et la nécessité de proposer des programmes d’enseignement supérieur de haut niveau. À notre sens, il faut compléter les offres actuelles de la filière technique et professionnelle par des formations initiales exigeantes de niveau supérieur, à partir de la licence, situées précisément sur l’« objet jardin ». Malheureusement, il existe très peu de formations au jardin qui dépassent le niveau bac+2.
Nous avons, en particulier, besoin de maîtres jardiniers. Actuellement, ils se forment essentiellement sur le terrain, dans leurs jardins, par l’expérience et l’observation, sans toujours bénéficier de véritables transferts de savoirs et de savoir-faire. Or, suivre une pédagogie structurée et actualisée permet de gagner de précieuses années d’apprentissage et de rester au fait des innovations sur un large spectre de pratiques.

L’École supérieure de jardin, pour élever les qualifications et incarner la fierté d’une filière
C’est l’objectif de l’École supérieure de jardin nouvellement créée au sein de l’École nationale supérieure de paysage, et notamment de sa nouvelle formation de maître jardinier, positionnée au niveau de la licence, accessible généralement après un BTS d’aménagement paysager (cf : Jardins de France numéro 678). Au programme de cette formation, une large palette de savoirs et techniques : connaissance approfondie et observation du vivant, botanique, génie écologique, histoire de l’art des jardins, conception en atelier de projet, représentation graphique, médiation et une forte dose de techniques dites « de branche », esthétiques et nourricières (arboriculture fruitière, arboriculture d’ornement, maraîchage, floriculture).
Il faut aussi proposer davantage d’offres de formation continue, afin de permettre aux professionnels du jardin, concepteurs, gestionnaires, jardiniers ou techniciens, de se perfectionner tout au long de la vie, et de les accompagner dans leur montée en compétences. L’École supérieure de jardin prendra sa part dans cet effort qui doit être généralisé.
Enfin, l’École supérieure de jardin, créée sous le haut patronage d’Alain Baraton et placée sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, porte une ambition : incarner la fierté d’appartenir à la filière du jardin. Les jeunes générations sont encore peu au fait de la richesse de ses pratiques et de la diversité de ses métiers, et réduisent trop souvent, faute d’information, le geste jardinier à une suite d’interventions répétitives et contraignantes. Or, la filière du jardin mérite une reconnaissance et une visibilité à la hauteur de son importance culturelle, écologique et sociale. Le manque de professionnels qualifiés constitue aujourd’hui un enjeu majeur : sans praticiens suffisamment formés et nombreux, les jardins ne seront ni compris, ni défendus. Il nous revient de montrer aux étudiants en formation initiale comme aux personnes en reconversion que rejoindre la filière du jardin, c’est choisir un véritable parcours d’évolution professionnelle, au sein d’une communauté passionnée et pleinement engagée dans la préservation de notre patrimoine naturel et culturel.