Cécile Travers : l’archéologue des jardins
Vaux-le-Vicomte, Chambord, Chantilly, Lunéville, le potager de La Quintinie à Sceaux… Autant de lieux historiques qui ont fait appel à l’archéologie avant de reconstituer ou restaurer leurs jardins. Cette discipline scientifique peu connue qu’est l’archéologie des jardins est pourtant essentielle pour retrouver des éléments historiques ou éviter des erreurs avant d’entamer un chantier. Cécile Travers en a fait son métier.

Le sous-sol d’un jardin conserve l’empreinte des interventions paysagères qui ont jalonné son histoire. Les parcs et jardins, en tant que constructions humaines, se révèlent donc être des objets d’étude pour l’archéologie », explique Cécile Travers créatrice d’Archeoverde, « agence d’investigations historiques et archéologiques spécialisée dans le patrimoine paysager » (cf. encadré).
Avant de lancer un chantier de restauration de jardin, l’archéologie permet de mieux connaître son histoire et d’apporter des informations tangibles qui pourront être prises en compte dans le projet, voire de faire des découvertes auxquelles l’on ne s’attendait pas.
La recherche de traces ou de vestiges
Pour nous expliquer son métier d’archéologue des jardins, Cécile nous cite plusieurs exemples de ses interventions, comme dans le parc de Vaux-le-Vicomte (Seine-et-Marne). « Sur une allée de marronniers en terrasse qui domine le canal de la Poêle, il fallait abattre une partie des arbres. Plantés à la fin du XIXe siècle, donc âgés, certains étaient dans un état de forte dégradation. » Avant d’entamer une replantation que l’on souhaite la plus proche possible de l’état d’origine (restauration ou restitution ?), il faut connaître quels étaient la position et l’espacement des arbres qui constituaient les alignements d’origine. D’où, à Vaux-le-Vicomte, le recours à l’archéologie pour rechercher les traces des aménagements originels dans le sous-sol de cette terrasse que l’on savait présente au XVIIe siècle.
« Quand on fouille un jardin, on enlève les sédiments du haut vers le bas. Cela permet de connaître leur nature (type de terre, sable, graviers pouvant indiquer la présence d’une allée…) et de donner des indications sur la façon dont les aménageurs de l’époque ont procédé : décaissements ? Apport de remblais ? Drainage ? Apport de bonne terre ? Quant aux arbres, leur plantation a nécessité de creuser un trou ou une tranchée, traces que l’on retrouve, ce qui permet de déterminer l’axe et l’entraxe de plantation des alignements végétaux originels et des replantations successives (arbres des allées, topiaires des parterres).
Connaître l’histoire pour mieux restaurer
Préalablement aux travaux de terrain, la consultation de documents d’archives permet d’affiner la connaissance du jardin et d’orienter les recherches vers des questions précises. En l’absence d’archives, les anciens traités de jardin apportent des informations théoriques et techniques sur ce qu’était un jardin aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Ils fournissent les connaissances et le vocabulaire permettant d’interpréter et de nommer les vestiges observés sur le terrain. « Mais on ne comprend pas tout, les vestiges sont parfois très ténus. Outre l’observation des strates et la fouille des structures, on photographie, on dessine, on utilise le GPS. » Si les conditions s’y prêtent, des échantillons de sédiments sont prélevés en vue d’étudier les pollens (palynologie) et les petits mollusques (malacologie). Ceux-ci renseignent sur la nature de la végétation présente aux différentes époques. « À partir des données de terrain, on élabore des hypothèses que l’on confronte aux données historiques, puis on rédige un rapport qui est remis au client et à la Drac*. »

Pour éviter des erreurs
« Nous pouvons être sollicités pour la recherche d’un bassin disparu, son implantation exacte, la nature de sa construction, de son étanchéité. On retrouve aussi les canalisations, même si elles sont très endommagées, telles des adductions de bassin, des drains enterrés, des réseaux maçonnés, en plomb ou en céramique », indique Cécile Travers. Et de citer une erreur qui aurait pu être évitée lors de la restauration d’un jardin : la réfection d’un mur enterré qui l’a rendu étanche. Cela a perturbé un ancien système de drainage encore opérationnel, qui n’a plus exercé sa fonction et a conduit à l’apparition d’une forte humidité dans le terrain. « On a voulu bien faire en restaurant le mur avec du ciment sans se rendre compte qu’on détruisait un équilibre.
Archeoverde en bref
Archeoverde est une agence d’investigations historiques et archéologiques spécialisée dans le patrimoine paysager. Sa fondatrice, Cécile Travers, est l’une des rares spécialistes françaises de ce nouveau champ de la recherche archéologique. Elle s’inscrit dans le sillage d’Anne Allimant-Verdillon, qui est à l’origine du développement de l’archéologie des jardins en France. Ses prestations (fouilles archéologiques, études historiques, inventaires, conseil et médiation) s’adressent tant aux propriétaires publics et privés de parcs et jardins historiques qu’aux architectes et opérateurs d’archéologie préventive.
Parfois des surprises
Il arrive de faire des découvertes inopinées. Ce fut le cas pour le jardin du musée Rodin, à Paris. « Nous avons creusé des tranchées pour rechercher les réseaux hydrauliques et les traces des bosquets. » Un sondage est tombé par hasard sur une « poubelle » creusée au XIXe siècle par les sœurs qui occupaient l’hôtel transformé en école. Ont été retrouvés des empilements de pots en faïence richement décorés et des éléments de statuaires en terre cuite qui provenaient de la décoration du jardin au XVIIIe siècle, du temps de son propriétaire, le duc de Biron. « On savait peu de choses sur les pots ou “vases” de jardins qui pourtant, d’après l’iconographie, étaient très présents dans les jardins de cette époque. Là, on avait des éléments concrets permettant de documenter cet aspect méconnu du décor non végétal des jardins. »
Parmi d’autres bonnes surprises, la redécouverte des cases d’un jeu de l’oie grandeur nature créé vers 1737 dans le Petit Parc du château de Chantilly (Oise). Très documenté (il en existe un plan et des commentaires dans différentes archives), il a pu être reconstitué à partir des éléments mis au jour par Cécile en combinant recherches documentaires, fouille et prospection électrique (sorte de radiographie du sous-sol). Aujourd’hui, il est devenu un espace ludique pour les visiteurs (cf. Jardins de France n° 635 : « Un jardinier multicartes à Chantilly » ; www.jardinsdefrance.org/un-jardinier-multicartes-a-chantilly).

Le cas de Chambord
Certains chantiers de restauration sont titanesques. C’est le cas de Chambord, lors de la réintroduction du grand parterre classique et régulier du XVIIIe siècle par le paysagiste Thierry Jourd’heuil (cf. Jardins de France n° 651 : « Jardins de Chambord, les prouesses d’une restitution » ; www.jardinsdefrance.org/jardins-de-chambord-les-prouesses-dune-restitution). Cécile Travers y a contribué. « La Drac a souhaité qu’un(e) spécialiste jardin soit intégré(e) à l’équipe de terrain diligentée par l’Inrap* en amont du projet. La fouille a duré trois mois et a, entre autres, permis de déterminer les axes et la largeur des allées et des platebandes qui bordaient les parterres, ainsi que l’entraxe des arbres du quinconce. »

S’adapter aux usages et aux goûts d’aujourd’hui
Parfois les chantiers sont décevants car les jardins d’agrément ont souvent été remis en culture à la Révolution, effaçant les traces des aménagements superficiels, comme les rigoles de plantation des broderies végétales et les allées. Mais les structures profondes, comme les fosses de plantation et les aménagements hydrauliques, sont demeurées intactes et apportent des informations essentielles concernant l’organisation interne du jardin étudié.
« Une restitution à l’identique n’est jamais possible – on ne retrouve jamais tout – ni souhaitable. Le projet, même s’il s’inspire de l’œuvre originelle, doit être adapté aux usages et aux goûts d’aujourd’hui et écrire l’avenir de l’histoire des jardins. »
S’il n’y a pas de traces tangibles sur le terrain et que la documentation fait défaut, le paysagiste peut laisser libre cours à sa créativité, comme cela fut le cas à Chambord pour le choix des fleurs garnissant les platebandes et le dessin des broderies. »

Un avenir incertain
Cécile s’interroge sur l’avenir de sa profession. « On va plutôt vers l’allègement des réglementations protégeant le patrimoine », déplore-t-elle. Le domaine de l’archéologie du jardin est méconnu de nombreux aménageurs et passe bien souvent au second plan des prescriptions de l’État. « Il ne s’agit pas de vestiges en dur, et les gens (y compris les archéologues) ont la croyance qu’il ne reste rien des jardins du passé. Or les recherches menées dans ce domaine depuis trente ans montrent qu’il n’y a rien de moins vrai. » Dans un contexte de restrictions budgétaires, l’archéologie des jardins risque de souffrir. Et pourtant, l’intérêt du public et les compétences scientifiques sont là. Faire des économies ne risque-t-il pas de conduire à des erreurs de restauration irréversibles ? Sans compter la perte d’une discipline dont les résultats permettaient d’alimenter le champ scientifique du jardin historique qui, jusque dans les années 1990, devait se contenter de données d’archives, souvent rares…
Petit lexique du vocabulaire utilisé par l’archéologie des jardins
- Palynologie : étude des grains de pollen et spores actuels mais aussi des palynomorphes (cellules et organismes microscopiques à parois organiques). La science qui étudie les palynomorphes fossiles est la paléo-palynologie.
- Malacologie : branche de la zoologie consacrée à l’étude des mollusques.
- Carpologie : science qui étudie les graines, fruits et autres organes végétatifs et reproducteurs retrouvés en contexte archéologique.
- Ethnobotanique : branche de l’ethnobiologie qui étudie les liens entre les sociétés humaines et les plantes.
- Géo-archéologie : discipline dédiée à l’étude de l’interaction entre les groupes humains et leur environnement à travers l’interprétation des sédiments et des paysages physiques, en utilisant les méthodes et concepts des sciences de la terre. Elle éclaire sur les interactions entre les hommes et leur environnement au cours des siècles. Elle se prête bien à l’analyse des jardins.
* Inrap : Institut national de recherches archéologiques préventives ; www.inrap.fr
* Drac : Direction régionale des affaires culturelles ; www.culture.gouv.fr/fr/regions/drac-ile-de-france/la-drac/presentation