Sassuolo : la maison de plaisance du Duc de Modène et son jardin

Federico FerrariChiara Santini

Détail des fresques de la galerie de Bacchus - © Chiara Santini
Détail des fresques de la galerie de Bacchus – © Chiara Santini

François Ier est une personnalité fort ambitieuse et soucieuse de rétablir le prestige de la maison d’Este : il se fera immortaliser par un buste en marbre de Carrare de Gianlorenzo Bernini et par un portrait sur toile de Diego Velasquez, ces deux œuvres étant aujourd’hui pièces maîtresses de la Pinacothèque Estense de Modène. Il songe pour Sassuolo à un projet d’échelle territoriale, un exemple paysager à l’époque baroque.

La nouvelle « delizia » de Sassuolo s’insère à l’intérieur d’un système paysager complexe, où l’architecture joue un rôle majeur en tant qu’outil de propagande politique. Le jardin se développe sur un axe de 12 km de longueur par environ 4 km de largeur, selon un parcours parallèle au fleuve Secchia. À mi-chemin entre la colline et la plaine, le Palais Ducal est le pivot de cette composition. Sa conception générale appartient à l’architecte romain Bartolomeo Avanzini (1608-1658), travaillant à la même époque au chantier démesuré du nouveau palais ducal de Modène. En revanche, comme des recherches récentes ont pu le démontrer, l’escalier d’honneur de Sassuolo est à attribuer à Gaspare Vigarani (1588-1663), célèbre scénographe-architecte. Appelé par le Cardinal Mazarin en France en 1659, celui-ci fera une brillante carrière à la cour de Louis XIV qui, en 1662, nommera son fils Carlo « Intendant des Machines et Menus-Plaisirs du roi ».

Illusionnisme perspectif

L'escalier d'honneur (à gauche), la galerie de Bacchus et le salon d'honneur - © Federico Ferrari
L’escalier d’honneur (à gauche), la galerie de Bacchus et le salon d’honneur – © Federico Ferrari

Situé au cœur du palais, l’escalier d’honneur est une composante hautement représentative de l’esprit qui anime tout le projet. Il s’ouvre sur une loggia au rez-de-chaussée, espace-filtre entre la place et la cour intérieur. Le palier supérieur, situé à la fin du parcours que tout invité était censé emprunter lors d’une visite à la famille ducale, donne accès à l’étage noble. Tant au niveau inférieur qu’à l’étage, la limite entre l’intérieur et l’extérieur est constamment remise en question. Les décorations des différents espaces ne font que confirmer cette volonté de fluidité perceptive. Tant dans les fresques du salon d’honneur que dans la galerie de Bacchus, œuvres coordonnées par Jean Boulanger – peintre français au service du duc de Modène – l’apparat décoratif porte au paroxysme l’illusionnisme perspectif. L’espace intérieur semble s’étendre – pénétrant par les fenêtres sur la façade principale, et traversant la galerie de Bacchus, l’escalier d’honneur et le salon – et se prolonger jusqu’à la grande cour intérieure. Ici, espace en plein air, les façades étaient entièrement peintes. Les rares fragments qui nous soient parvenus témoignent de la même volonté : là où il y a un mur plein, la perspective peinte simule une loggia imaginaire, sur le fond de laquelle s’étale l’horizon bleu du ciel.

La conception du parc, à la fois jardin d’agrément et espace productif, ne pouvait qu’accentuer cette ambiguïté entre intérieur et extérieur, nature et artifice.

Des milliers d’ormes et d’érables

Réalisé au sud-ouest du palais, le jardin est principalement l’œuvre de François 1er et François III, qui continuent ainsi l’ancienne tradition familière. À Ferrare, comme à Modène et à Tivoli – où entre 1560 et 1572 le cardinal Hippolithe II d’Este fait réaliser l’un des jardins plus connus de l’époque – les Este ont toujours agrémenté leurs possessions de jardins et maisons de plaisance. Théâtre de la mise en scène du pouvoir, marquant la domination sur la ville et sa campagne, ces espaces sont consacrés à la vie de cour, aux fêtes, aux célébrations, aux chasses.

Les premiers travaux d’aménagement du jardin de Sassuolo commencent autour de 1651-52. François 1er fait planter des milliers d’ormes et d’érables, ainsi que des arbres fruitiers, des saules et des chênes. Un grand parterre de forme régulière, divisé en seize portions quadrangulaires au milieu desquelles joue une fontaine, s’étend sous la façade. Plus loin est aussi réalisé le « giardino piccolo », décoré de fontaines et parterres.

L’importance de l’eau

Le « fontanazzo » - © Chiara Santini
Le « fontanazzo » – © Chiara Santini

Suivant une passion de famille, le duc accorde beaucoup d’importance aux jets d’eaux et aux installations hydrauliques. Entre 1651 et 1653, il commence la construction, dans le bassin d’un ancien canal placé à l’Est du château, du grand théâtre d’eau (75 m. de long pour 15 m. de large) dit « fontanazzo », que nous pouvons admirer encore aujourd’hui. Gaspare Vigarani partage avec Avanzini et le fontainier et sculpteur Lattanzio Maschio l’élaboration de cette œuvre complexe, organisée autour d’un grand bassin rectangulaire. Sur les deux côtés, le « fontanazzo » se compose de trois étages décorés de niches, grottes et statues réunis par des escaliers et des parcours. La paroi de fond, surmontée de l’aigle, symbole de la famille d’Este et adossée aux anciens murs du château, constitue une sorte de belvédère sur les jardins ducaux. Délaissé pendant plusieurs décennies, le théâtre d’eau fait l’objet de quelques travaux de décoration sous Hercules III d’Este (1727-1803), pour tomber à nouveau dans l’oubli suite au départ de ce dernier face aux armées napoléoniennes en 1796. De travaux de restauration ont finalement débuté dans les années 1980, mais n’ont pas été achevés.

Des axes de prospective

Axe central de prospective du jardin - © Chiara Santini
Axe central de prospective du jardin – © Chiara Santini

Sous le règne de François III, le jardin de Sassuolo est intégré dans un projet de plus grande envergure, selon le modèle des jardins français du Grand Siècle. À travers l’acquisition de terrains privés et le rattachement de la résidence de la Casiglia, château et jardins deviennent le point de départ d’axes de prospective qui organisent et structurent le domaine et ses différentes entités. L’architecte Pietro Bezzi, en collaboration avec les jardiniers Sigismondo Levrini et Charles Richard, dessine deux perspectives parallèles à la façade méridionale du château et une grande allée centrale qui conduit le regard vers les collines boisées. Pour pouvoir profiter pleinement de ces nouveaux aménagements, la façade sur les jardins est agrémentée par une terrasse dont le soubassement abrite les arbrisseaux (la « vasara ») décorant le parterre à la belle saison.

Un site injustement méconnu

Ce complexe extraordinaire a rouvert au public en 1998. Depuis lors, des travaux de réhabilitation ont rendu accessible la majorité des espaces du Palais. Malgré l’existence d’un projet issu d’un long travail de recherche d’archives, le jardin demeure néanmoins dans un état d’abandon qui consent à peine de saisir le tracé historique. Sa restauration et son réaménagement, permettraient enfin une (ré)-appropriation complète de ce site exceptionnel et injustement méconnu.

Sassuolo, une ville de plaisance

La ville de Sassuolo est située en Italie, à une vingtaine de kilomètres au sud de Modène, dans la région d’Émilie-Romagne. Place forte aux pieds des Apennins, la cité a joué depuis le Moyen Âge un rôle stratégique dans la mesure où elle contrôlait une ancienne voie de communication vers la Toscane et la Ligurie. S’agissant d’un territoire à la charnière entre la montagne et la plaine du Pô, dominé par des bois, Sassuolo présente également de remarquables qualités paysagères. Ce qui, depuis le XVe siècle, consacre la ville comme lieu de villégiature, loin des miasmes d’une plaine encore en partie marécageuse. Sous la seigneurie de la famille Pio de Savoye, à la Renaissance, l’ancien château perd progressivement sa fonction exclusivement militaire, pour assumer les caractéristiques d’un lieu de plaisance. En 1598, Ferrare est annexée aux États Pontificaux, à la suite de la mort d’Alphonse II d’Este sans héritiers directs. Le nouveau duc César, considéré comme illégitime par le Pape, part avec sa cour à Modène, désignée comme nouvelle capitale du duché. Au début du XVIIe siècle, le château de Sassuolo est ainsi choisi par le duc François I, petit-fils de César, comme maison de plaisance de la famille.

 

Les auteurs tiennent à remercier Vincenzo Vandelli, architecte et historien, pour son aide précieuse.

À lire …

– C. Acidini Luchinat, « Modelli architettonici et effimeri del « Fontanazzo », in Restauri a Sassuolo, Sassuolo, Modena, 1982.

– E. Antonini (dir.), Di un ritiro superbo. Il Giardino Ducale di Sassuolo, Garden Club Modena, Ruggeri Grafiche, Modena, 1999.

– A.-M. Matteucci, « Ai margini del giardino all’italiana : originalità e tradizione nella cultura estense di Gaspare Vigarani », in F. Nuvolari (dir.), Il girdino storico all’italiana, Electa, Milano, 1992, p. 67-76.

  1. Vandelli, « Gaspare Vigarani : la « prospettiva nuova » dei giardini ducali di Modena e la Grande Peschiera della reggia di Sassuolo », in W. Baricchi, J. La Gorce (dir.), Gaspare & Carlo Vigarani. Dalla corte degli Este a quella di Luigi XIV, Silvana Editore – CRCV, Cinisello Balsamo – Versailles, 2009, p. 44-61.

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