Plantes tinctoriales : une histoire majeure

Marie Marquet

Les teintures végétales, une économie importante dans l’histoire - © D.R.
Les teintures végétales, une économie importante dans l’histoire – © D.R.

Lorsque l’on mentionne les teintures végétales aujourd’hui, l’évocation ne s’accompagne pas toujours d’une image juste de l’importance capitale de leurs usages anciens et de l’économie historique qui leur était liée.

Pourtant, avant l’émergence de la chimie et des colorants au 19e siècle, la teinture des vêtements, textiles, cuirs, et vanneries se faisait uniquement grâce à des ressources naturelles : principalement des plantes, mais aussi des insectes, mollusques, lichens, champignons possédant des propriétés colorantes.

Au cours de la longue histoire des teintures végétales, les hommes ont expérimenté les ressources de leur environnement : certaines plantes ont été désignées comme principales sources pour la teinture textile fournissant des couleurs vives et solides, et, à cet effet, cultivées, récoltées et acheminées vers les ateliers de teinturerie.

Les rouges des RUBIACEAE

La famille des RUBIACEAE est celle qui fournit l’essentiel des ressources végétales pour la teinture de rouge (Rubia= rouge) en référence à la principale plante du rouge, la Garance. C’est dans cette famille que se trouvent les plantes dont les parties souterraines permettent d’obtenir un vrai rouge : la garance des teinturiers (Rubia tinctorum L.), la garance voyageuse (Rubia peregrina) et les gaillets (galium verum, galium mollugo, galium boreale).

Les espèces sauvages d’Europe de l’ouest, garance voyageuse et gaillets, sont les plus anciennement attestées. Ces espèces fournissent des rhizomes aux qualités colorantes indéniables mais de composition variée, ce qui se traduit par des rouges plus pourpres ou plus orangés.

La garance des teinturiers fut introduite depuis l’Orient de la méditerranée et cultivée dès l’époque romaine : elle fournit des rhizomes plus gros et donc un volume plus adapté à un usage à grande échelle.

Culture recommandée par Charlemagne

Au Moyen-âge, la garance n’est concurrencée que par les rouges tirés d’insectes : cochenille et kermès, qui fournissent des rouges somptueux, mais beaucoup plus chers. Sa culture est recommandée par Charlemagne dans le Capitulaire de Villis (812) et trouve sa place tout au long du Moyen Age dans une économie de subsistance. Dans les courtils du nord de la France, au côté des ressources potagères, elle assure un revenu supplémentaire intéressant, en lien avec la proximité des grands centres drapiers.

Encore abondamment produite en Europe, notamment dans les garancières du Sud de la France et aux Pays Bas jusqu’au 19e siècle, son usage s’achèvera au tournant du 20e siècle, avec la synthèse de l’alizarine (1826).

L’unique bleu de l’Europe ancienne

L’indigo est une couleur issue du Pastel des teinturiers - © D.R.
L’indigo est une couleur issue du Pastel des teinturiers – © D.R.

Le Pastel des teinturiers, également appelé Guède ou Waide, (Isatis tinctoria L.), fut la seule source de vrai bleu solide disponible dans l’Europe ancienne. Cette BRASSICACEAE (plante à indigo, famille du Chou), est une bisannuelle disponible naturellement en Europe.

Rappelons qu’indigo est un colorant et non le nom d’une plante. Il résulte de la mise en œuvre de cuves fermentées qui rendent accessible la teinture[1]. Dans le monde, on le retrouve chez différentes espèces issues de familles botaniques diverses : le pastel pour l’Europe, des Indigotiers (Indigofera sp.) pour l’Inde et le Moyen-Orient, d’autres pour l’Afrique Sahélienne, la liane à Indigo pour l’Afrique tropicale, des Persicaires à Indigo en Asie.

Coques de pastel

A l’Age du fer, le site archéologique des mines de sel de Hallstatt (en Autriche) a livré des textiles suffisamment bien préservés pour permettre l’étude de leurs couleurs : le bleu est très bien représenté sur ces vestiges. La teinture dite « de cuve » permettant d’extraire le bleu du pastel est techniquement exigeante : l’abondance des bleus témoigne de la maitrise des teinturiers de Hallstatt.

Le Pastel sera cultivé sur de larges surfaces. Certaines régions, comme celles d’Amiens, d’Albi ou de Toulouse, feront leur fortune dans la production de coques de pastel, les fameuses cocagnes. Il sera supplanté en Europe au cours du 18e siècle par l’introduction d’indigo provenant du commerce avec l’Asie, puis des colonies (Afrique et Caraïbes).

Des Jaunes multiples

Le genet des teinturiers fournit le jaune - © D.R.
Le genet des teinturiers fournit le jaune – © D.R.

Un grand nombre de plantes fournissent des jaunes vifs par leurs parties aériennes : le genêt (Genista tinctoria L.) ou la Callune (Calluna vulgaris L.) pourraient avoir été à l’origine de la coloration des plus anciens textiles d’Europe.

D’autres espèces fournissent des bois colorants permettant d’obtenir des jaunes d’or et des roux : le Fustet (Cotinus coggygria), et l’Epine Vinette (Berberis vulgaris), mais aussi le Murier (Morus nigra) introduit à l’époque romaine en Europe.

Certaines espèces ont pourtant été choisies pour une solidité que tous les jaunes n’offrent pas : c’est le cas du réséda (Reseda luteola L.) qui fut cultivé au Moyen-âge, pour la teinture de la soie et de la laine. Il servait aussi de « pied » de teinture pour obtenir des verts, le jaune réséda ensuite associé à une teinture au pastel. On emploie en teinture toute la partie aérienne de la plante à maturité. Le principal colorant contenu dans cette plante est la lutéoline, de la famille des flavones. Il offre des jaunes remarquables pour leur tenue à la lumière. Ils ont été identifiés sur différents textiles dès l’époque médiévale.

Du naturel à la synthèse

La production des colorants naturels, leurs échanges à courte ou longue distance fut un enjeu majeur pour la teinturerie. Le commerce autour de la Méditerranée et avec l’Asie (notamment par la route de la soie), puis la découverte de l’Amérique, et enfin la période coloniale amènent l’introduction de nouvelles sources de colorants en Europe : indigotiers (Indigofera sp.), galles du levant, acacia à tanins, henné, bois rouge, bois brésil, bois de campêche…

L’exploitation des colorants naturels restera de première importance jusqu’au milieu du 19e siècle : les recherches sur les ressources végétales pour la teinture textile s’accentuent et se systématisent. Le chimiste Dambourney publie un vaste recueil qui consigne l’état de la connaissance sur les plantes tinctoriales.

C’est dans ce contexte que les chimistes parviennent à copier de façon artificielle, sur base d’hydrocarbures, l’une des molécules colorantes présente dans la garance. L’alizarine de synthèse va très rapidement être produite à plus grande échelle et prendre le pas sur les ressources végétales, bientôt suivies par d’autres colorants de synthèse, entraînant la disparition plus ou moins rapide de l’usage des sources végétales au début du 20e siècle en Europe.

Napoléon et la garance

Le nom garance  évoque souvent les pantalons des Poilus durant la guerre de 14-18. Ici, l’histoire de la couleur devient cynique comme le montre cet extrait d’un ouvrage de 1903 :

« Afin d’encourager et de soutenir l’industrie de la garance en France, Napoléon adopta le pantalon rouge pour l’infanterie française. La consommation croissante du colorant donna une vigoureuse impulsion à la culture … dans plusieurs départements du Midi ; puis sortit des laboratoires de Groebe et Liebermann, l’alizarine artificielle qui évinça peu à peu le produit naturel. Aujourd’hui la culture de la garance a pour ainsi dire totalement disparu et la France ne fabrique point d’alizarine. Ses régiments n’en portent pas moins des pantalons rouges, mais ils sont teints avec l’alizarine allemande.»

In : ALBIN HALLËR Les industries chimiques et pharmaceutiques, 1903, p21

Le bois de Pernambouc et bois de campêche

Caesalpinia echinata - © D.R.
Caesalpinia echinata – © D.R.

Dès 1500, le bois du Caesalpinia echinata est exporté du Brésil fraichement découvert, à partir du port de Pernambouc, aujourd’hui état de Pernambouc dans le Nord-est du Brésil. Il est exporté sous le nom de « bois rouge », rouge comme la braise : Pau de Braz, ou Brazil. Il a donné son nom au Brésil.

 

 

 

 

Haematoxylum campechianum- © D.R.
Haematoxylum campechianum- © D.R.

Campêche est un port du Mexique. C’est de là que fut exporté le bois de l’Haematoxylum campechianum, petit arbre de la famille des Fabaceae qui permit d’obtenir des noirs profonds dans la teinture des tissus.

Mais aussi, quelques plantes tinctoriales en usage alimentaire : Safran, Curcuma, Rocou, Carthame, Betterave et Oignon rouge, Phytolaque, …

 

Michel Cambornac

 

 

 

 

 

[1] Voir dans ce dossier l’article de Denis Bellenot : le bleu indigo, des plantes et de la chimie

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