De la poésie de la science : le Jardin d’Orient de l’Institut du Monde Arabe

Chiara Santini

Le polygone étoilé jardin d'Orient
Le polygone étoilé photographié depuis la passerelle, avril 2016 – © Chiara Santini

« Jardins d’Orient[1] » est la manifestation phare organisée en 2016 par l’Institut du Monde Arabe à Paris. Elle s’articule autour d’un parcours de découverte qui commence à l’intérieur du bâtiment conçu par Jean Nouvel et se poursuit sur le parvis de la façade Sud. Hors de l’enceinte de l’IMA, la promenade se prolonge au Jardin des Plantes où, en partenariat avec l’exposition, la perspective et le carré central ont été décorés de cyprès, d’orangers, de citronniers, de lauriers roses, d’amandiers…

Jardins d’Orient permet de dévoiler, petit à petit et jouant sur des ambiances différentes, les multiples facettes d’une civilisation des jardins qui, tout en creusant ses origines dans la plus haute Antiquité, présente encore aujourd’hui des éléments de grande modernité.

Les plantations du jardin « arable » et l’anamorphose
Les plantations du jardin « arable » et l’anamorphose, juin 2016 – © Chiara Santini
Jeu de niveaux dans le jardin « arable »
Jeu de niveaux dans le jardin « arable », juin 2016 – © Chiara Santini

De l’Alhambra au Taj Mahal

Dans les salles de l’exposition, 300 œuvres d’art (dessins, maquettes, tissus, textes et tirages photos) retracent l’histoire et la culture des jardins orientaux conjuguant passé et présent, formes traditionnelles et innovation technique, réalité et imaginaire. En embrassant un temps très long, allant de l’Antiquité aux réalisations plus récentes, et une aire géographique vaste touchant l’Inde, la Mésopotamie, les pays de la Méditerranée, le parcours narratif montre les continuités, les longues durées, la richesse des échanges et des influences réciproques qui ont toujours caractérisé la culture des jardins. Loin d’être une fin en soi, cette démarche théorique et pédagogique se poursuit et se complète par l’expérience physique du jardin éphémère réalisé sur le parvis de l’IMA. Conçue par le paysagiste Michel Péna et magnifiée par une anamorphose de l’architecte et scénographe François Abélanet, cette création illustre la dimension sensorielle et symbolique du jardin d’Orient, tout en le déclinant au présent, dans son rapport à la modernité, aux formes de l’architecture, à l’écriture urbaine.

Le jardin « arable »

Le canal du jardin « arable »
Le canal du jardin « arable » reflétant la façade Sud de l’IMA, juin 2016 – © Chiara Santini

S’étalant sur les 2 000 m2 de la dalle de béton qui longe la façade sud de l’IMA, le jardin dessiné par Michel Péna vise à mettre en scène l’un des principes clé des jardins d’Orient : la dimension poétique, dans le sens étymologique du terme, c’est à dire productive, féconde et créative. Par une sorte de « négociation amoureuse avec la nature », rendue possible par l’affinement des techniques de maîtrise de l’eau et de traitement des végétaux, les jardins orientaux font fleurir des terres apparemment infertiles et deviennent ainsi de petits « paradis ». Ce mot était, en fait, utilisé à l’origine pour désigner les enclos de végétation dans la Perse ancienne, espaces géométriques, sensuels et nourriciers au milieu d’une nature hostile, sauvage et avare. C’est pourquoi le jardin oriental est avant tout « arable », dans le sens de labourable, productif et par là « poétique ».

Avec ses 10 000 plantes odorantes (orangers, citronniers, palmiers, jasmins etc.), dont une collection de 1 500 rosiers parfumés, le jardin de Michel Péna dévoile la dimension sensorielle – et sensuelle – qui se cache derrière la stricte géométrie et le rigoureux ordonnancement imposé par les techniques de culture. Comme tout jardin d’Orient, celui-ci parle d’abord aux sens. Il offre une oasis de silence où une nature généreuse et ordonnée semble s’opposer au bruit et au désordre de la ville.

Ces deux écritures du projet – écriture formelle et écriture sensible – retissent la trame spatiale du site et montrent l’actualité des principes de composition des jardins orientaux. Planté sur un site minéral et à géométrie complexe, le jardin met en place un dialogue serré, où s’entremêlent mimétisme et originalité avec le bâtiment de Jean Nouvel, et par là, avec la ville toute entière. Dans son dessin épuré, il reflète la trame géométrique de la façade : l’orthogonalité des allées prolonge les lignes du bâtiment et la distance entre les arbres est calculée par rapport aux mesures des moucharabiehs. Les éléments métalliques utilisés pour la clôture et les rampes déclinent au présent les infrastructures traditionnelles du jardin et rappellent les matériaux utilisés pour la façade de l’IMA. Le jeu de niveaux produit par le canal, les plates-bandes cernées de banquettes, le promenoir suspendu et les éléments composant l’anamorphose introduisent en revanche une multitude de plans horizontaux qui s’opposent à la hiératique verticalité du bâtiment. Le canal qui traverse le jardin opère enfin un lien visuel particulièrement fort entre la dimension végétale et sensuelle du jardin et la dimension minérale des architectures : reflétant en même temps les façades et le ciel – et la lumière du ciel au travers des façades – il semble intégrer les bâtiments, le site et idéalement toute la ville dans l’enclos du jardin.

Le polygone étoilé anamorphose
Un jardin qui varie selon les saisons : l’anamorphose en avril (à G) et en juin 2016 – © Chiara Santini

Le polygone étoilé

À l’image d’un tapis volant, l’anamorphose végétale conçue par François Abélanet flotte au-dessus du jardin sur un plan incliné et joue avec ses significations et son écriture formelle. Cette création, composée par 33 pièces soutenues par 350 supports métalliques tous différents, a son point clé au milieu de la « tour d’observation » qui ferme le côté oriental du jardin. C’est là que le dessin se recompose dans ses proportions originelles dévoilant un polygone étoilé, forme parfaite qui réunit le cercle (l’infini, la divinité, la perfection, le monde céleste) et le carré (le fini, l’homme, l’imperfection, le monde terrestre). Lieu de l’entre-deux – ciel et terre, réel et imaginaire, matériel et spirituel – l’anamorphose flottante de François Abélanet, permet ainsi – selon les mots du concepteur – de « toucher l’éternité du regard ». Observées au niveau du jardin, les pièces qui la composent ne permettent pas de saisir le dessin d’ensemble, en dépit de leur rigoureuse géométrie. C’est seulement par l’ascension des rampes, tel un cheminement initiatique, que les promeneurs découvrent le sens de l’image et les différentes écritures du site dans son intégralité. Le bassin central du polygone, cœur de la construction mathématique qui régit l’anamorphose et miroir des milles variations du ciel, donne symboliquement corps au lien entre l’immatérialité, la fixité de la forme et la matérialité, la mutabilité du jardin. Ce lien est renforcé par le choix d’utiliser 120 variétés de vivaces, pour un total de 6 600 plantes qui habillent l’ensemble de la création. Au cours des six mois de vie du jardin, ces plantes (de même que celles du jardin « arable ») vont évoluer selon des partitions toujours différentes en inscrivant ainsi le jardin dans le mouvement, dans la démarche durable qui caractérise désormais toute politique de nature urbaine.

Michel Péna et François Abélanet
Michel Péna, dessinateur du jardin (à gauche) et François Abélanet concepteur de l’anamorphose – © J.-F. Coffin

Œuvre éclairante et généreuse, le jardin éphémère de Michel Péna et François Abélanet inscrit la grammaire millénaire du jardin d’Orient dans la modernité. Il montre comment les principes qui le régissent – utilisation avisée des ressources, maîtrise de la technique, raffinement de l’écriture formelle au service d’une nature sensuelle et plaisante – peuvent représenter une source d’enseignement et d’inspiration pour penser, au travers du jardin – et donc du paysage – la ville contemporaine.

[1] Pour plus d’informations sur l’exposition : Jardins d’Orient. De l’Alhambra au Taj Mahal, Paris, IMA-Snoeck, 2016, 212p.
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