Les paysagistes Duchêne dans le sillon de Le Nôtre

Daniel Lejeune

Sans la famille Duchêne, Le Nôtre ne connaitrait peut-être pas sa gloire d’aujourd’hui. Henri et son fils Achille ont permis de retrouver le fameux style de jardins « réguliers » après une époque où ce genre était rejeté en faveur de scènes paysagères et de symboles philosophiques. A l’origine de la renaissance du parc de Vaux-le-Vicomte, les Duchêne sont acteurs de bien d’autres résurrections.


Les jardins de Vaux-le-Vicomte, un exemple de réhabilitation par les Duchêne - © Vaux le Vicomte

Les jardins de Vaux-le-Vicomte, un exemple de réhabilitation par les Duchêne - © Vaux le Vicomte


L’histoire de l’art des jardins montre l’alternance et parfois la coexistence entre styles réguliers et irréguliers[1]. Les deux se mêlent parfois pour constituer une sorte de synthèse, bien représentée par les André père 1844-1901et son fils Achille[2] (1866-1947). L’exemple des Anglais qui avaient réagi les premiers à l’abus du style géométrique de l’école Le Nôtre, l’introduction de nouvelles palettes végétales permettant de constituer des scènes paysagères « sensibles », la recherche de nouvelles mises-en scène de symboles philosophiques voire franchement francs-maçons[3], avaient incité la noblesse et la bourgeoisie de la haute finance à transformer leurs parcs classiques. Parterres, allées et parfois pièces d’eaux avaient été labourées pour faire place à des allées serpentines et de multiples « fabriques » aux noms évocateurs.
 

De la haute couture au prêt à porter

Les désordres de la période révolutionnaire, l’émigration de nombreux possédants fonciers ont eu des conséquences fâcheuses sur l’entretien et la conservation des parcs. La chute de l’Empire et la restauration des Bourbons s’accompagnèrent d’un reflux des immigrés. Les plus chanceux retrouvèrent l’essentiel de leurs biens ou parvinrent à les racheter. Ce fut une seconde vague d’adoption du style irrégulier, a priori moins dispendieux à gérer que le style classique. On appliqua les préceptes de Gabriel Thouin[4], les méthodes du comte de Choulot, les expérimentations du prince de Pückler-Muskau. Le parc paysager du second Empire marqua à son tour, par l’enthousiasme et l’imitation qu’il suscita, une sorte de paroxysme qui ne tarda pas à entraîner un abus. La haute-couture originelle se dévoya en confection puis en prêt à porter !


 

Les jardins de Vaux-le-Vicomte, un exemple de réhabilitation par les Duchêne - © Vaux le Vicomte

Les jardins de Vaux-le-Vicomte, un exemple de réhabilitation par les Duchêne - © Vaux le Vicomte

1/2: Les jardins de Vaux-le-Vicomte, un exemple de réhabilitation par les Duchêne - © Vaux le Vicomte

 

Lassé du « style mou »

On s’intéressait en outre de plus en plus à l’histoire patrimoniale et l’on songea sérieusement à « restaurer »[5] les parcs dans leur état réputé originel. Edouard André avait ainsi travaillé à la reconstruction du parc de Weldam, le docteur Carvalho à l’évocation d’un jardin Renaissance pour Villandry, en lieu et place d’un parc « à l’anglaise ». C’est aussi à cette même époque qu’un ancien dessinateur de l’équipe d’Alphand et de Darcel, Henri Duchêne, las de reproduire inlassablement des allées sinueuses et le « style mou », décida en 1877 de voler de ses propres ailes et de s’attacher à redécouvrir les lois de composition de Le Nôtre et de ses élèves. Selon Edouard André, forcément un peu partial vis à vis d’un concurrent,  « Il eut le bon goût de ne pas se poser en horticulteur et en connaisseur de plantes, ses études n'ayant jamais pris cette direction auparavant, mais il s'appliqua avec ardeur aux dessins de reconstitution des anciens jardins à la française et à leur union avec l'art paysager. »[6] Son fils Achille fut son disciple et continuateur. Marié à la fille de Jules Laforcade, Jardinier en chef des promenades de la ville de Paris, on lui doit de nombreuses restitutions ou compositions nouvelles, tant en France qu’à l’étranger. C’est  lui qui permit la renaissance du magnifique parc de Vaux-le-Vicomte pour la famille Sommier et la création ex nihilo des parterres « à la manière de Le Nôtre », aujourd’hui célèbres. Rappelons que ce lieu mythique, commandé par Fouquet, ne survécut presque pas à la fameuse nuit d’août 1661 qui irrita tellement Louis XIV. On peut citer de même les parterres de Belleray, près de Caen.

Cette résurrection, co-pilotée par le père et le fils, a produit Champs-sur-Marne[7] qui appartint un temps à la Pompadour, mais aussi Blenheim pour le duc de Marlborough, les parcs de Courance pour Ernest de Ganay, de Condé-sur-Iton, de Breteuil, de la Verrerie, de Rosny…
 

On doit à Achille Duchêne de nombreuses « recompositions »

On doit à Achille Duchêne de nombreuses «recompositions»

Ils ont sauvé Le Nôtre

L’art des Duchêne s’exprima jusqu’aux Etats-Unis dans des réalisations pour le compte des Vanderbilt, des Belmont, des Mackay, de madame Carolan-Pullman… double exotisme du temps et de l’espace ! C’est encore Achille Duchêne qui aménagea les jardins de l’Hôtel Matignon et dirigea l’urbanisation verte du Tréport. Il eut enfin, le premier, l’intuition d’une nécessaire évolution dans l’Art des jardins de l’entre deux guerres, en étudiant des jardins thématiques et des jardins collectifs. Achille Duchêne fut président de la Société Française d’architecture des jardins et président d’honneur du Comité de l’Art des jardins de la SNHF[8].
Dans ses « Jardins de l’avenir », il publia des études aux titres explicites : Jardin pour une famille d’artistes… Sauf Versailles et Fontainebleau, qui sont toujours restés dans le domaine de l’Etat et qui, malgré quelques vicissitudes, peuvent encore témoigner de l’empreinte originelle du grand siècle, bien peu de choses subsisteraient aujourd’hui de cette époque sans le travail des Duchêne. Peut-être même, ne fêterions-nous pas le tricentenaire de la naissance d’André Le Nôtre.


 

 

 

à lire

BARIDON Michel : Les jardins, paysagistes, jardiniers, poètes, Robert Laffont 1998

DUCHENE Achille : Les jardins de l’avenir, hier, aujourd’hui, demain, Vincent, Fréal et Cie 1935

FRANGE Claire et Duchêne Henri : Henri et Achille Duchêne, architectes paysagistes 1841-1947, Editions du labyrinthe 1998.

GROMORT Georges : l’Art des jardins, Vincent, Fréal et Cie, 1953.


[1] Le commun, bien à tort résume ces deux tendances sous les appellations de parcs « à la française » ou « à l’anglaise ».

[2] « L’évolution du jardin paysager, du XVIIIe au XXe siècle », numéro spécial de « La vie à la Campagne » du 15 mars 1911.

[3] Le parc Monceau, au duc d’Orléans et Bagatelle, au comte d’Artois, en furent des exemples significatifs.

[4] Gabriel Thouin : Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins, 1819.

[5] Le manque partiel de documents d’archives nécessite toujours peu ou prou une part d’interprétation. Il serait donc plus juste de parler de « restitution » que de « restauration ».

[6] Revue Horticole 1902 p 447, biographie par Edouard André.

[7] Une conception originelle de Claude Desgot, neveu de Le Nôtre, pour le financier Poisson de Bourvalais.

[8] Revue Horticole 1948 p 4, Jardins de France 1948 p 49, biographie par Fernand Duprat.

 

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