Le lin d’hier à aujourd’hui

Clémentine Calais

Le climat normand est propice à la culture du lin - © D.R.
Le climat normand est propice à la culture du lin – © D.R.

Depuis des millénaires, l’homme cultive le lin pour sa fibre et ses graines. Des archéologues ont ainsi découvert en Géorgie les premières traces de fibres de lin datant de 36 000 ans, faisant du lin l’une des plus vieilles fibres textiles jamais utilisées. D’après les chercheurs, il servait à fabriquer des cordes ou des ficelles destinées notamment à coudre vêtements de peau et chaussures, à fixer des outils de pierre taillée sur des manches en bois ou encore à tresser des paniers.

La culture du lin se serait propagée dans toute l’Asie et jusqu’à l’Égypte puis en Europe. Les Égyptiens maitrisèrent rapidement cette plante qui fut un élément majeur de l’économie pharaonique. La fibre était utilisée pour la fabrication des voiles et cordes des bateaux. Ils appelaient la toile de lin « lumière de lune tissée » et attribuaient son invention à la déesse Isis dont les prêtres ne devaient porter que des robes de lin blanc, symbole de pureté. C’est également pour cette raison que les bandelettes servant à la momification étaient faites de cette matière.

Renouveau en Normandie

En France, c’est Charlemagne au VIIIe siècle qui donna la vraie première impulsion à la culture et à la transformation du lin en ordonnant qu’on le file à la Cour et que chaque foyer se procure l’outillage pour le travailler. Au XVIIe siècle, Louis XIV, féru de nouveautés et de mode, adopta rapidement la chemise de corps en lin qui se montre sous les vêtements. C’est de là que viennent les mots linge et lingerie. En 1817, Philippe de Girard déposa un brevet pour la première machine à filer le lin. Les petites productions de lin ne convinrent plus aux manufactures les surfaces cultivées chutèrent sensiblement. L’utilisation intensive du coton au cours du XIXe siècle, l’arrivée des textiles synthétiques au XXe siècle et l’augmentation du coût de la main d’œuvre vont provoquer le déclin progressif du lin. Il faudra attendre l’entre-deux-guerres pour voir réapparaître le lin sur nos terres normandes. Lors de la première Guerre Mondiale, la ligne de front passant en Flandres, les Belges se sont réfugiés en Normandie. Ils occupèrent les fermes normandes suite aux décès des paysans. Auparavant, ils cultivaient déjà le lin et en développèrent la culture en Normandie, grâce au climat tempéré et océanique et à la terre riche et fertile. Ils ont ainsi permis un réel essor du lin en mécanisant sa culture.

Du semis au tissage

Rouissage au sol
Le lin est disposé en andins pour l’étape du rouissage – © D.R.

Il existe environ 200 espèces de lin dont la plupart sont sauvages et vivaces. Le lin cultivé pour sa fibre, Linum usitatissimum, prend l’aspect d’une tige unique pouvant atteindre une hauteur avoisinant un mètre. Sa fleur est de couleur bleu-violet et parfois blanche selon les variétés. Elle porte cinq pétales et a une durée de vie très éphémère. C’est une plante qui pousse très rapidement : 100 jours en moyenne. L’agriculteur utilise des semences contrôlées et certifiées par le ministère de l’Agriculture pour obtenir des fibres de meilleure qualité et un niveau de germination élevé.

Les graines sont généralement semées ente mars et avril et lorsque la plante arrive à maturité, elle est arrachée à l’aide de machines qui dépose les tiges sur le sol sous forme d’andains. Le lin va rester ainsi durant plusieurs semaines dans le but d’obtenir un rouissage correct. Après la récolte, les tiges sont teillées afin de récupérer les fibres qui seront peignées, filées puis tissées.

La France premier producteur mondial

Fibres de lin
Le lin, une des plus vieilles fibres textiles – © D.R.

En 2014, la Normandie couvre 80 % de la production nationale et la France est premier producteur mondial avec 65 000 ha de culture et 90 000 t de fibres. Les surfaces de lin fibres cultivées en France peuvent cependant varier d’une année sur l’autre. Le lin français est de la meilleure qualité qui soit.

Jusque dans les années 1980, la transformation était encore européenne et même française (filatures du Nord). Aujourd’hui, la fibre est majoritairement exportée en Asie après première transformation pour revenir sous forme de produits finis ou semi-finis. Il n’existe plus d’usine de filature en France et seulement quelques usines et petits ateliers fabriquent du tissu.

Après avoir constaté que de nombreux éléments militent en faveur d’une relocalisation de l’activité industrielle liée au lin, le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) appelle à la réalisation d’une étude de faisabilité sur un redéploiement des activités de seconde transformation : filage, tissage, réalisation de produits techniques tissés ou non tissés… en raison de la place du pays dans la production primaire. Si le marché est suffisamment mature, la relocalisation d’une partie de la production, en particulier de produits haut de gamme ou techniques devrait s’opérer en France, la Confédération Européenne du Lin et du Chanvre (CELC) soulignant que les consommateurs accordent une attention grandissante à la provenance géographique des produits[1].

Nouveaux usages prometteurs

À la fin du XIXe siècle l’huile de lin a donné naissance, au terme de longues recherches, au revêtement de sol appelé linoléum. Aujourd’hui, les débouchés innovants sont ailleurs. Ils concernent essentiellement les fibres.

Si 90 % du lin européen sont toujours destinés au marché textile (60 % à l’habillement, 15 % au linge de maison, 15 % à l’ameublement et à l’art de vivre), 10 % sont désormais dédiés aux débouchés techniques. Les fibres longues, majoritairement valorisées dans le textile traditionnel, commencent à être exploitées pour de nouveaux usages grâce à leur intérêt sur le plan environnemental et technique. Dans le domaine de l’industrie, associé à des résines le tissu de lin, est à l’origine de produits « haute performance » : isolation, papeterie, industrie de l’automobile, équipements de sport, chirurgie et santé, aéronautique, éco-construction pour ses propriétés acoustiques et thermiques, etc. Ces applications à forte valeur ajoutée mettent à profit les caractéristiques spécifiques des fibres naturelles : absorption des vibrations, résistance mécanique et surtout légèreté.

Pour l’homme et l’animal

Le lin est donc une plante à vocation essentiellement textile. Cependant, les graines de certaines variétés peuvent être utilisées pour l’alimentation humaine ou animale. Le lin est une graine naturellement riche en oméga 3, matières grasses dites essentielles que notre corps ne peut pas synthétiser. Notre alimentation en étant en général trop pauvre, cela peut constituer un risque sur le plan cardiovasculaire. Les graines broyées sont également source de cet oméga et facilite le transit grâce à leurs mucilages.

Le lin est une culture peu exigeante - © D.R.
Le lin est une culture peu exigeante – © D.R.

À l’issue du teillage, la partie ligneuse appelée « anas » est récupérée et vendue pour l’utilisation de paillage ou de litière animale, ainsi que de panneaux à particules ou directement utilisée pour chauffer des équipements avec des chaudières spécifiques.

Valeurs durables

Le lin est une plante qui participe à l’agriculture durable car elle est locale, ne nécessite pas d’arrosage et peu voire pas de produits phytosanitaires. De plus, c’est une plante entièrement valorisable car toutes ses parties peuvent être utilisées dans l’industrie actuelle.

 

Le lin en Égypte ancienne

Fragment de bandelette de momie, décorée d’un pagne Lin, encre
Fragment de bandelette de momie, décorée d’un pagne
Lin, encre – Musée des Antiquités, Rouen- Inv. Aeg. 369 (Don G. Le Breton, 1889 – © Yohann Deslandes / Métropole-Rouen-Normandie

Les tissus et le lin en particulier ont eu, au moins depuis l’Ancien Empire, un rôle central dans les pratiques funéraires égyptiennes[1], en raison notamment de l’usage exclusif du lin lors de l’embaumement. En effet, dès cette période, on trouve dans les tombes des particuliers des stèles-pancartes avec des listes d’offrandes parmi lesquelles différents tissus de lin, comme sur la stèle de la princesse Nefertiabet, conservée au Musée du Louvre[2]. La blancheur du lin et son « origine divine » expliquent sans doute cet usage dans les pratiques funéraires, confirmé, par ailleurs, autant par les sources textuelles[3] que par l’archéologie (bandelettes de momie – fig. 1-, amulettes sur pièces de lin, linceuls etc.).

Si les croyances religieuses témoignent de l’importance du lin, celui-ci jouait également un rôle économique primordial si l’on en juge, d’une part par les scènes consacrées, à toutes les époques, dans les tombes, aux différentes étapes de sa culture, de la récolte et du traitement des fibres[4], et d’autre part par les documents de comptabilité connus. En effet, la culture du lin est l’une des plus importantes de la production agricole antique égyptienne, tant les usages en sont variés, mais l’on ne peut pour autant donner précisément un volume moyen de production ou une surface moyenne d’exploitation[5].

 

Caroline Dorion-Peyronnet

Conservateur du Patrimoine

Directeur du Musée des Antiquités, Rouen

 

[1] G. Vogelsang-Eastwood, « Textiles », in P. T. Nicholson, I. Shaw (Ed.), Ancient Egyptian Materials and Technology, 2002, p. 294-296. En dernier lieu, Égypte. La trame de l’histoire, Rouen, 2003, p.27.

[2] http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=14127&langue=fr. E 15591, cf. Ch. Ziegler, Musée du Louvre Département des Antiquités Égyptiennes Catalogue des stèles, peintures et reliefs égyptiens de l’Ancien Empire et de la Première Période Intermédiaire (vers 2686-2040 av. J.-C.), Paris, 1990, p. 38, 187-189, notice n° 29.

[3] Rituel de l’embaumement : S. Sauneron, Rituel de l’embaumement – Pap. Boulaq III – Pap. Louvre 5.158, Le Caire, 1952. Traduction J.-Cl. Goyon, Rituels funéraires de l’Égypte ancienne, 1972, p. 17-84. Chapitre 101 du Livre des morts : P. Barguet, Le Livre des morts, p. 139.

[4] Pour l’Ancien Empire, P. Montet, Les scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l’Ancien Empire, Strasbourg, 1925, p. 192-199 et de façon plus générale : F. Hartmann, L’agriculture dans l’Égypte ancienne, 1923, p. 301-302.

[5] Le sol et le climat du Delta du Nil étant la zone la plus favorable à la culture du lin, cf. D. J. Brewer, D. B. Redford, S. Redford, Domestic Plants and Animals. The Egyptian Origins, Warminster, sd, p. 35.

 

[1] Selon la CELC, « dans la phase agricole et de première transformation, le teillage, représente 12 000 emplois directs pour la filière lin. Le lin représente cinq fois plus de main d’œuvre que pour le blé et c’est une main d’œuvre qualifiée.

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