Elaeagnus d’hier et d’aujourd’hui

Amaury Vignes

Elaeagnus angustifolia est l’espèce la plus répandue en Europe - © J. Boutaud
Elaeagnus angustifolia est l’espèce la plus répandue en Europe – © J. Boutaud

Le genre Elaeagnus appartient à la famille des Eléagnacées comme Shepherdia et Hippophae dont il se distingue par ses fleurs parfaites et particulièrement de Shepherdia par ses feuilles alternes. Ce genre regroupe environ soixante espèces d’arbres et d’arbustes, dont les parties les plus jeunes présentent des nuances marron ou argentées. Les fleurs, regroupées en grappes axillaires, sont pour la plupart parfumées. Le fruit est une drupe d’une seule graine ressemblant aux olives.

L’espèce la plus répandue en Europe est Elaeagnus angustifolia : l’éléagnus à feuilles étroites, lancéolées, appelé chalef[1], olivier de Bohême, olivier sauvage ou encore olinet. Cette espèce, originaire du Proche et Moyen Orient, est cultivée depuis le XVIe siècle partout dans le sud de l’Europe. On la rencontre du bord des cours d’eau de l’Iran (> 1000 m d’altitude) au bord des fossés du littoral où il se propage grâce à des racines traçantes qui donnent de nombreux rejets. Il peut atteindre 10 à 12 m.

C’est l’Elaeagnus le plus notoire, celui qui est le plus souvent cité dans les sources historiques.

L’arbre du Paradis

Les autres espèces sont arrivées au XIXe siècle en Occident. E. angustifolia n’a pas échappé à l’observation des anciens botanistes. Théophraste mentionnait déjà le nom d’Elaeagnus. Il disait de cet « olivier sauvage » qu’il était impossible d’en obtenir des olives bonnes à faire de l’huile. Ses fruits étaient mangés crus. Ses feuilles et ses rameaux, âcres et amers, servaient à faire des décoctions vermifuges. On vantait également une liqueur préparée comme fébrifuge avec les fleurs de la plante, de l’eau-de-vie et du sucre. Les fleurs de l’olivier de Bohême sont utilisées en Orient pour fabriquer des liqueurs de table. Les fruits contiennent un colorant brun et une huile grasse, appelée l’huile sainte de la vallée du Jourdain. Aristote parlait aussi de cet olivier a feuilles blanches dessus et vertes dessous. Belon, Gesner, l’Écluse et Dodoens lui ont attribué au 16ème siècle la dénomination de Ziziphus, en référence aux écrits de Pline l’Ancien sur Ziziphus cappadocica. En effet, pour Pline, les fleurs du jujubier sont petites, d’une couleur pâle, ramassée au nombre de deux ou trois sur un même pédoncule. Il cite des similitudes avec l’olivier, de plus cet arbuste s’implante dans les régions méridionales de l’Europe. Il l’appelait aussi Arbre du Paradis à cause de l’odeur agréable de sa fleur. Ce jujubier avait une croissance qu’on comparait à un saule. Matthiole fut l’un des premiers à fixer les caractères qui distinguent l’éléagnus des saules et des Vitex. D’autres comme Linné et Pitton de Tournefort l’aurait considéré comme un olivier et lui conservèrent son nom d’éléagnus, issu de deux mots grecs, « elaia » (olivier) et « agnos » (chaste) en allusion à sa subtile ressemblance par ses fruits et la forme de ses feuilles à l’olivier et au Vitex[2].

Parfume le jardin

Durant le XVIIe siècle, Jacques Dalechamps décrit merveilleusement cet arbuste : «Son écorce est blanchâtre, fort grosse et froncée au tronc ; mais aux branches elle est plus mince et couverte d’un coton mou. Il sort trois fleurs pour la plupart au bas de la feuille ou près de la queue, qui sentent fort bon, et meilleur que celles du citronnier. Il fait une baie ressemblant à celle de l’olivier sauvage, mais plus petite, verte et attachée à une queue courte, et qui rougit au soleil. Il est couvert d’une menue poussière ressemblant au coton, qui a un goût un peu aigre.»

Duhamel du Monceau disait au XVIIIe siècle de cet arbuste qu’il parfumait le soir tout un jardin et qu’il pouvait servir à la décoration des bosquets car ce n’est que dans le temps des fortes gelées qu’il perd ses feuilles.

Il est employé fréquemment et devient un ornement dans les jardins paysagers du XIXe siècle. Il était multiplié par drageons, par marcottes et surtout par boutures. Il était déjà réputé pour sa robustesse et son adaptation à toutes les expositions.

Plusieurs espèces

D’autres espèces bien connues peuvent être citées :

  •  E. orientalis provient d’Asie Centrale et du Proche-Orient et sa première mention date de 1739.
  •  E. multiflora vient de Chine et de Corée. Il est cultivé au Japon depuis 1862, et selon Sargent, c’est un petit arbre de 6 à 7,5 mètres. Les fruits s’y trouvent en abondance et rendent le buisson très beau quand ils murissent en juillet. Les oiseaux en raffolent.
  •  E. pungens vient du Japon, il est très résistant
  •  E. umbellata vient de l’Himalaya, de Chine et du Japon. On observe une grande diversité des périodes de floraison.
  •  E. commutata est la seule espèce américaine. Elle est présente dans la baie d’Hudson et de la Colombie-Britannique jusqu’au centre des Etats-Unis. Elle apparait dans les écrits en 1813. Ses feuilles sont argentées des deux côtés.
  •  E. macrophylla vient de Corée et du Japon. Il a été décrit par Thunberg en 1784. Cuvier le cite en 1820 comme « le goumi ». Cet arbuste à feuilles larges est sûrement le plus beau du genre. Il est remarquable au printemps avant que les feuilles argentées commencent à perdre leur éclat.

Elaeagnus x ebbingei, l’hybride le plus connu

Elaeagnus x ebbingei, détail du feuillage (à gauche, - © Stan Shebs) et de l’extrémité d’un rameau (© N. Dorion)
Elaeagnus x ebbingei, détail du feuillage (à gauche, – © Stan Shebs) et de l’extrémité d’un rameau (© N. Dorion)
Elaeagnus x ebbingei possède des fruits très attrayants - © N. Dorion
Elaeagnus x ebbingei possède des fruits très attrayants – © N. Dorion

Il faut aussi mentionner les hybrides d’Elaeagnus. Le plus connu d’entre eux est Elaeagnus x ebbingei. Très répandue dans les jardineries et pépinières, cette espèce est issue du croisement entre E. macrophylla et E. pungens. C’est un arbuste à feuillage persistant pouvant atteindre 5 mètres. De culture très facile, il est très tolérant à l’émondage et peut être maintenu petit (taille en topiaire possible). Cette espèce s’adapte à tout type de sols, même pauvres. Il résiste très bien aux sècheresses et apprécie aussi bien une exposition ensoleillée que mi-ombre. Cet arbuste est un excellent brise-vent, souvent utilisé en haie sur les bords de mer. Il peut perdre ses feuilles si l’hiver devient très rigoureux. Enfin, ses fleurs sont délicieusement parfumées à l’automne et il produit un fruit très attrayant de couleur rouge avec un effet marbré-argenté. Le fruit est astringent, mais à maturité il développe une saveur tout à fait acceptable. En dehors de cet hybride de base, il existe quelques cultivars ornementaux, la plupart d’entre eux sont panachés : ‘Gol Coastal’, ‘Gilt Edge’ ou ‘Limelight.

Cependant, malgré sa grande résistance, cette plante est sensible à un psylle Cacopsylla fulguralis décrit au Japon en 1907 et observé en France depuis 1999. E. macrophylla (parent des hybrides), E. glabra, E. cuprea et E. oldbamii sont aussi plantes hôtes pour l’insecte qui, par contre, ne se développe pas sur E. angustifolia ni sur E. multiflora. Il convient donc d’être vigilant, afin que ce risque ne devienne pas dommageable au développement et à la culture de cette séduisante plante ornementale.

Symbiose avec Frankia

Enfin les Elaeagnus sont capables de fixer l’azote atmosphérique grâce à une symbiose établie entre les racines (nodules) et une bactérie du genre Frankia. C’est ce qui leur permet de tolérer les sols infertiles dans lesquels elles jouent le rôle de plantes pionnières. Toutefois, leur croissance rapide peut devenir un frein pour les plantes indigènes (cas vérifié en Amérique du Nord), notamment pour l’accès à l’eau et la lumière.

Dans les jardinets, ces arbustes rustiques à feuillage grisâtre constituent encore aujourd’hui des éléments de transition avec les végétaux de couleurs vives. La présence des écailles sur les tiges donne ce reflet métallique si particulier aux Elaeagnus.

De gauche à droite : Olivier de bohème, Elaeagnus de Matthiol (Historia generalis plantarum) ; Jujubier (Botanicon, Plantarum Historiae, Adamus Locinerus, Francfort, 1565) ; Elaeagnus reflexa (E.Morren & Decne, Loiseleur-Deslongchamps, Herbier général de l'amateur) ; Elaeagnus orientalis ‘Herbier Vilmorin- © Johannes von Saurma)
De gauche à droite : Olivier de bohème, Elaeagnus de Matthiol (Historia generalis plantarum) ; Jujubier (Botanicon, Plantarum Historiae, Adamus Locinerus, Francfort, 1565) ; Elaeagnus reflexa (E.Morren & Decne, Loiseleur-Deslongchamps, Herbier général de l’amateur) ; Elaeagnus orientalis ‘Herbier Vilmorin- © Johannes von Saurma)

A lire …

  •  Nouveau Dictionnaire d’Histoire Naturelle appliquée au Arts, tome 36, Paris, 1819
  • E. de. Boccard, L’agriculture dans l’antiquité d’après les Géorgiques de Virgile, Paris, 1928
  • Jacques Dalechamps, Histoire générale des plantes, deux tomes, Lyon, 1653
  • Charles Joret, Les plantes dans l’Antiquité et au Moyen-âge : histoire, usages et symbolisme, volume 2, réédition de 1976
  • Jean-Baptiste Morin, Jean-Baptiste-Gaspard d’Ansse de Villoison, Dictionnaire étymologique des mots François, volume 1, Paris, 1809
  • Jean-Louis-Marie Poiret, Histoire philosophique, littéraire, économique des plantes de l’Europe, volume 3, Paris, 1826
  • Dépérissement d’Elaeagnus, Philippe Reignault, question sur HortiQuid, SNHF

[1] Saule en arabe

[2] Vitex agnus-castus

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