Berberis à feuillage pourpre : son origine

Alain Cadic

Nombreux sont les arbres ou arbustes qui, au printemps ou en automne, se parent de couleurs rouges, orangées ou pourpres. Plus rares sont les essences ligneuses capables de synthétiser des pigments pendant toute la durée de leur période de végétation.

Berberis Julianae - © Lejeune
Telles sont les variétés pourpres du hêtre (Fagus sylvatica), du noisetier (Corylus avellana), du pommier (Malus spp.), du sureau (Sambucus nigra), des érables japonais (Acer palmatum), de pruniers (Prunus cerasifera), de cerisiers (Prunus x cistena), du Physocarpus opulifolius ou encore du Cotinus coggygria pour ne citer que quelques essences parmi les plus connues.
Le genre Berberis comporte, lui aussi, quelques variétés à feuillage pourpre dont l'origine est relativement bien documentée.

 

Diversification des Berberis

D'origine très ancienne (des restes fossiles datant du miocène ont été retrouvés), le Berberis a connu une expansion géographique très vaste depuis l'Asie jusqu'à l'Amérique du Sud en passant par l'Europe et le nord de l'Afrique. Cette expansion s'est accompagnée d'une diversification des espèces dont plus de 500 ont été décrites. De nombreux caractères permettent de les distinguer tels la persistance ou non du feuillage, la forme de l'inflorescence, la couleur d'un jaune plus ou moins intense des fleurs, la forme des épines, … A l'état spontané, toutes ces espèces ont un feuillage uniformément vert même s'il peut prendre quelques couleurs pourpres au printemps ou à l'automne comme Berberis julianae par exemple.

 


Position systématique du genre

Le Berberis appartient à la famille des Berberidaceae ; il est très lié au Mahonia à tel point que certains botanistes n'en ont fait qu'un seul genre. L'existence d'hybrides intergénériques (X Mahoberberis) est la preuve d'une certaine proximité. Tous les deux sont formés d'espèces généralement diploïdes à 28 chromosomes. Ce nombre les distingue des autres genres de la famille (Nandina, Epimedium, Podophyllum, ...). Le Berberis est caractérisé par des feuilles simples et la présence, sur la tige, de feuilles axillaires transformées en épines, le Mahonia par des feuilles composées et l'absence d'épines.

    La révision taxonomique du genre a été publiée en 1961 par L.W.A. Ahrendt (4).

 

Le premier Berberis à feuillage pourpre

C'est en culture dans les pépinières Bertin à Versailles, que la première forme à feuillage pourpre est apparue au tout début du 19ième siècle dans un semis de Berberis vulgaris. Ce fait est rapporté sans plus de précision par Antoine Jacques et François Hérincq en 1847 dans le tome 1, page 52 de leur manuel général (1). L'obtention est probablement antérieure à 1840, B.Verlot (5) mentionne dans son mémoire, (page 432) que Bertin a semé à l'identique le B. vulgaris 'Atropurpurea' qu'il avait obtenu. J-P. Lotsy (3) mentionne également son origine en la situant quelques années avant 1839 et en précisant le caractère homogène de la descendance. Le premier plant a été obtenu seul dans une descendance de l'épine vinette ordinaire.

 

B. vulgaris var. purpurea BERTIN. Cet arbuste obtenu, il y a quelques années, de semis par M. Bertin, à Versailles diffère de l'esp. par son feuil. pouprefoncé. ainsi que la face interne des sépales. (Description du Berberis vulgaris 'Atropurpurea', page 52 dans l'ouvrage de Jacques et Hérincq)

En 1858, Léon Gouas, dans un compte rendu de l'exposition horticole de la Société d'Horticulture de Seine-et-Oise à Versailles (2), mentionne la présentation faite par Deseine d'un Berberis foliis purpureis.

 Dans la littérature, de nombreux Berberis, en particulier dans l'espèce vulgaris  portent des épithètes relatives à la couleur (purpurea, violacea, ...), toutefois, le plus souvent, il s'agit de la couleur du fruit.

 

La couleur et les anthocyanes des Berberis

Chez le Berberis, la couleur pourpre ou rouge des organes est due à la présence d'anthocyanes, une famille de pigments largement répandue dans le règne végétal. Toutes les espèces et variétés de ce genre sont pourvues du système génétique qui en permet la synthèse, c'est ainsi que tous les fruits de Berberis sont colorés et que certains taxons produisent des anthocyanes dans les feuilles au printemps ou en automne. Cependant, des protéines spécifiques nommées 'facteurs de transcription' {C}permettent de réguler le fonctionnement spatio-temporel des gènes impliqués ou leur blocage.


La création des B.x ottawensis

Le Berberis vulgaris 'Atropurpurea' est diffusé dans le monde entier comme il était de coutume à l'époque et en particulier à la ferme expérimentale d'Ottawa (Ontario, Canada) en 1880. Là, en 1894, il va être utilisé en croisement par le Dr. Charles Saunders (6). Les 5 fleurs de B. thunbergii croisées par B. vulgaris 'Atropurpurea' ont fourni 4 plantes d'aspect général intermédiaire à celui des deux parents, le feuillage étant cependant uniformément vert. La seconde génération est plus variable et sur le millier de descendants obtenus, 23 % expriment le coloris pourpre du parent mâle. Cette proportion indique que le caractère de coloration permanente du feuillage est monogénique et récessif ; en terme de génétique mendélienne cela signifie que l'on peut expliquer le caractère par le fonctionnement d'un seul gène et que son expression n'est possible que si les deux formes alléliques récessives du gène sont présentes ; la présence d'au moins un allèle dominant de ce gène et 'a fortiori' de deux donnerait un feuillage vert.

En 1917, 11 plants aux caractéristiques diverses sont adressés par W. Macoun à C.K. Schneider. La distribution de ce matériel est probablement à l'origine des diverses variétés de B. x ottawensis qui ont été sélectionnées et mises au commerce depuis.

Le catalogue de 1925 de la pépinière Lemoine à Nancy fait état d'un Berberis 'Auricoma' (cité par A. Rehder (10)) à feuillage vert. En 1949, les établissements Croux de Chatenay-Malabry ont sélectionné un Berberis x ottawensis 'Auricoma' à feuillage pourpre, diffusé en 1955 sous le nom de  Berberis 'Auricoma Atropurpurea'. Dans un courrier du 8 octobre 1979 (comm. pers. à l'auteur) , M. Croux affirmait que la nouveauté avait été trouvée dans un semis de B. thunbergii 'Atropurpurea' à partir de graines récoltées dans un carré de porte-graines qui coexistait avec des Berberis 'Auricoma' à feuillage vert. Cette affirmation est peu probable, la variété sélectionnée ne présente aucun caractère de B. thunbergii mais, par contre, toutes celles d'un B. x ottawensis, en particulier la nature des pigments des feuilles et des fruits.

A peu près à la même époque, des pépinières néerlandaises ont sélectionné les cultivars 'Superba en 1943, 'Decora' et 'Lombart's purple' en 1953, 'Suzanne en 1965'.

Depuis, il ne semble pas qu'il y ait eu de nouvelles sélections dans cette espèce.

 

Un second mutant spontané dans l'espèce B. thunbergii

Vers 1913, un nouveau mutant apparaît dans les pépinières L. Renault aux environs d'Orléans. Cette fois encore, un seul sujet à feuillage pourpre apparaît dans une descendance de semis du Berberis thunbergii à feuillage vert. En 1926, à sa mise au commerce, Léon Chenault lui attribue le nom de Berberis thunbergii 'Atropurpurea'. Cette nouvelle variété qui se multiplie de manière homogène par semis est d'emblée utilisée comme plante de haie. Progressivement, des sélections vont être entreprises par des pépiniéristes, dans des descendances, puis multipliées par voie végétative comme 'Atropurpurea Nana', 'Red Chief', 'Red Pilar', Golden Ring', 'Rose Glow', …

Le nombre de cultivars, incluant des variétés à feuillage moucheté, auréolé, de couleur plus ou moins sombre de port plus ou moins érigé, compact ou vigoureux n'a cessé d'augmenter.

Berberis thunbergii 'Atropurpurea' - © Lejeune

 > Hypothèse plausible de l'origine de la couleur permanente du feuillage (pdf)

 

Une troisième source de couleur venant de B. koreana

En 1959, W. Seneta, un dendrologue polonais, a récolté des graines sur un B. koreana a proximité de la maison natale de F. Chopin à Zelazowa Wola. En 1965, la variété 'Purpurowii' a été sélectionnée (8). La variété 'Mazurek' en est issue, elle a été sélectionnée à la Faculté d'Agriculture de l'Université de Varsovie. Cette information provient de M. Gawryluk de la Fédération Polonaise des pépiniéristes.

Il y a quelques années, les pépinières Minier avaient également introduit des graines du même site ; un plant à feuillage pourpre avait été mis en place dans la collection de l'INRA désormais gérée par l'unité GEVES de Brion dans le Maine-et-Loire.

Les pépinières Gulf Stream (Virginie, USA) ont également proposé une sélection de B. koreana à feuillage pourpre, sans plus de précision sur l'origine, ni la proximité avec les deux variétés précédentes ; elle a été dénommée 'Harvest Fire'.

On ne dispose que de peu d'indications sur l'origine de la couleur du feuillage des descendants de B. koreana ; cette espèce fait partie de la section Vulgares comme B. vulgaris avec qui les croisements sont très faciles à réaliser. On peut faire l'hypothèse (qui reste à vérifier) qu'un croisement spontané ou provoqué B. koreana X B. vulgaris 'Atropurpurea' soit responsable de ces nouveautés.

 


Le programme INRA : association de la couleur à la persistance du feuillage

Ce programme initié au début des années 70 avait pour ambition de combiner la couleur permanente du feuillage à sa persistance (11). De nombreuses tentatives d'hybridation interspécifique ont été entreprises, 16 d'entre elles, impliquant un parent à feuillage caduc pourpre et un parent à feuillage vert persistant ont fourni 144 hybrides, tous à feuillage vert et caduc. Leur stérilité presque complète a rendu difficile leur utilisation ultérieure. Un croisement (B. x ottawensis 'Lombart's Purple' X B. triacanthophora) s'est avéré plus intéressant en permettant le passage à la seconde génération par autofécondation. Comme attendu, des disjonctions pour la couleur et la persistance du feuillage sont apparues, dans un ratio de 3/4-1/4 pour la couleur et avec une fluctuation beaucoup plus large pour la persistance. Des descendants à feuillage semi-persistant montrant des feuilles intensément colorées et de morphologie plus proche des berbéris persistants que des B. thunbergii ou des B. x ottawensis ont été sélectionnés. Cependant, en raison de l'évolution des goûts des  utilisateurs, aucune variété n'a été commercialisée à ce jour.

> Diversité de couleur des feuilles et des fruits de Berberis (pdf)


Conclusion

L'apparition de la couleur pourpre du feuillage dans le genre Berberis est probablement la mieux documentée en comparaison avec les autres genres où le phénomène a pu se produire. Le développement de la biologie moléculaire devrait pouvoir apporter des précisions sur la nature génétique de la mutation et l'histoire de son apparition et de sa diffusion dans les diverses variétés qui la portent. Pour le moment, un seul article (12) a été consacré à ces questions ; la faible importance économique du Berberis ne permet pas d'envisager des développements importants. Son aptitude à devenir une plante envahissante dans certaines régions du monde et le fait que certaines espèces sont des hôtes secondaires de la rouille des céréales pourrait encourager les chercheurs à y consacrer quelques moyens. En effet, si B. vulgaris est hôte de cet agent pathogène, B. thunbergii a la réputation de ne pas l'être ; il est donc important de pouvoir reconnaître sans ambiguïté les variétés à feuillage pourpre issues strictement de  cette dernière espèce de celles issues de B. x ottawensis, B. vulgaris ou même B. koreana.

 

Bibliographie

(1) Jacques, A. et Hérincq F. (1847) Manuel général des plantes arbres et arbustes : comprenant leur origine, description, culture, leur application aux jardins d'agrément, à l'agriculture, aux forêts, aux usages domestiques, aux arts et à l'industrie, et classés selon la méthode de De Candolle. Tome 1, 716 pages. Paris, Librairie Agricole de Dusacq.

(2) Gouas, L., (1858) Concours horticoles. Revue horticole – Année 1858, 672 pages. p. 337-340

(3) Lotsy, J-P. (1906) Vorlesungen über deszendenztheorien mit besonderer berücksichtigung der botanischen seite der frage gehalten an der Reichuniversität zu Leiden. Volume 2,

(4) Ahrendt, L.W.A. (1961) Berberis and Mahonia. A taxonomic revision. In The Journal of the Linnean Society of London, Botany, Vol.57, N°369, 410 pages.

(5) Verlot B. (1864) Mémoire sur la production et la fixation des variétés dans les plantes d'ornement. In Journal de la Société Impériale et Centrale d'Horticulture, Tome X, 705 pages.

(6) Saunders, C.E. (1902) Notes on some variations in the second generation of Berberis hybrids. In Proceedings of the International Conference on Plant Breeding and Hybridization, New York, USA, 1902 Sept 30th-October 2nd

(7) Schneider, C.K. (1923) Notes on hybrid berberis and some other garden forms. In Journal of the Arnold Arboretum, Vol.4, October 1923, N°4, pages 193-232.

(8) Seneta, W. (1965) Berberis chopinii – nowy mieszaniec berberysu. [Berberis chopinii, un nouvel hybride de berberis]. In RocznikDendrologiczny, Vol.19

(9) Van de Laar, H.J. (1972) Berberis . In Dendroflora, N°9, P. 9-37

(10) Rehder, A. (1940) Manual of Cultivated Trees and Shrubs Hardy in North America Exclusive of the Subtropical and Warmer Temperate Regions. 2nd edition, Mc Milan, N-Y, 930 pages.

(11) Cadic, A. (1992) Breeding for ever-red barberries (Berberis spp.). In Acta Horticulturae, (ISHS) 320:85-90.

(12) Lubell, J.D. Et al. (2008) AFLP identification of Berberis thunbergii cultivars, inter-specific hybrids, and their parental species. In Journal of Horticultural Science & Biotechnology, 83 (1) 55–63.

 

2 réflexions au sujet de « Berberis à feuillage pourpre : son origine »

  1. Je viens de faire des observation sur B. x ottawensis. ‘Auricoma’ était plein de rouille. ‘Superba’, dans le même rang ne présentait pas de symptômes; Connaissez-vous une différence de sensibilité reconnue de ces 2 variétés ?
    D’autre part, d’autres rouilles que P. graminis infectent le Berberis d’après mes lectures. Avez-vous des renseignements sur le sujet ?

  2. Bonjour,
    Je m’étonne que vous ayez vu de la rouille sur les berbéris ; je n’en ai jamais vu, pas plus que mon collègue pathologiste, Pierre Bondoux, alors que certaines espèces du genre ont été très tôt reconnues comme hôtes secondaires de la rouille des céréales. En Europe, les mesures d’éradication prises à la fin du 19ième siècle, visaient essentiellement une espèce spontanée, le B. vulgaris ou épine vinette. Cette espèce fait partie d’un groupe euro-américain ; l’existence d’espèces proches du B.vulgaris au Canada justifie que les agronomes se soient intéressés à la sélection de variétés résistantes et à la mise au point de listes d’exclusions à l’importation.
    Par contre, la distinction entre ‘Auricoma’ et ‘Superba’ porte sur l’oïdium (ou blanc) du au champignon Microsphaera berberidis. Il existe effectivement des différences de sensibilité à ce champignon très nettes entre les espèces ou les cultivars d’une même espèce.
    On trouve dans la littérature que d’autres espèces de Puccinia peuvent faire une partie de leurs cycle sur Berberis ; d’après ce que je peux savoir (n’étant pas un pathologiste dument estampillé) c’est qu’il s’agit d’espèces inféodées à des graminées plus éloignées de nos céréales comme les Brachypodium et autres Calamagrostis. Mais sur ce point, je ne saurais en dire plus faute de compétences ; vous voudrez bien m’en excuser.

    Bien cordialement,

    A.Cadic

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